{"id":17257,"date":"2026-05-03T03:27:45","date_gmt":"2026-05-03T01:27:45","guid":{"rendered":"http:\/\/lateliersouslestoits.free.fr\/blog\/?p=17257"},"modified":"2026-05-03T03:27:45","modified_gmt":"2026-05-03T01:27:45","slug":"lodeur-du-sang","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/2026\/ateliers-ecriture\/petits-papiers\/lodeur-du-sang\/","title":{"rendered":"L\u2019odeur du sang"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">Regarder au-dessus du mur. Dessus, un dessin \u00e0 la bombe. Dessus, des impacts de balle. Dessus, une peinture qui s\u2019effrite. Dessus, des briques d\u00e9nud\u00e9es. Un mur rempli d\u2019art, de messages, d\u2019affiches qui se d\u00e9collent d\u2019un spectacle d\u2019un autre temps. Et puis un jour, le passage tant attendu d\u2019un bulldozer. Des uniformes d\u2019un c\u00f4t\u00e9, de l\u2019autre, qui osent se serrer la main. Des hommes, des femmes qui se jettent dans les bras d\u2019inconnus. Garder dans sa poche le souvenir de ce b\u00e9ton arm\u00e9 qui les a s\u00e9par\u00e9s pendant des ann\u00e9es.<br \/>\nDans le ciel, une pluie de fines particules, de sable, de ciment, de terre, des \u00e9clats de verre aussi. Le ciel scintille. Sous l\u2019arche, une immense sc\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 install\u00e9e pour chanter sous cette pluie dor\u00e9e. Le bruit des feux d\u2019artifice remplace le bruit des mitraillettes. La bi\u00e8re coule \u00e0 flots. Le sang vers\u00e9 s\u2019est infiltr\u00e9 dans les failles de la Terre.<br \/>\nJuste aujourd\u2019hui, les hommes, les femmes, les enfants et m\u00eame les uniformes oublient ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 la veille. La foule pr\u00e9f\u00e8re ignorer et taire les \u00e2mes tomb\u00e9es et les balles re\u00e7ues. Aujourd\u2019hui, ils sont tous fr\u00e8res. Combien de temps cela va-t-il durer ? Cette tr\u00eave sera-t-elle immuable ? La paix s\u2019installera-t-elle dans les c\u0153urs ? D\u00e9poser les armes d\u00e9finitivement, est-ce un r\u00eave inatteignable ? Est-ce aussi improbable que de croire que deux et deux font souvent cinq ? Du vivre ensemble sans haine, sans compter ceux qui ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s.<br \/>\nLes ann\u00e9es sont pass\u00e9es. D\u2019autres murs ont \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9s. D\u2019autres bombes sont tomb\u00e9es. La tr\u00eave cherche \u00e0 s\u2019installer, \u00e0 s\u2019\u00e9parpiller. Rien n\u2019y fait. \u00c7a s\u2019embrase toujours quelque part. Parfois loin, parfois aux portes d\u2019anciens points de contr\u00f4le.<br \/>\nLe sang englouti dans le sol circule et coule. Comme l\u2019eau, il trouve toujours un chemin, une issue, une sortie. Il ressort sans aucune pr\u00e9m\u00e9ditation et fait remonter la violence, la haine, la b\u00eatise humaine. Le sang, c\u2019est cens\u00e9 rester dedans pour faire vivre et faire battre les c\u0153urs. S\u2019il sort, c\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019il veut regarder au-dessus du mur. S\u2019il \u00e9clabousse, c\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019il appelle \u00e0 la r\u00e9volution, qu\u2019il est \u00e9pris de libert\u00e9.<br \/>\nDans le sol, dans le ciel, il y a de la poudre \u00e0 canon. Le sol rougit, brunit du sang s\u00e9ch\u00e9. Le ciel s\u2019assombrit, m\u00eame en plein \u00e9t\u00e9. Dans le bunker, les hommes, les femmes, les enfants regardent le sol, chacun seul dans l\u2019attente de pouvoir revoir le bleu du ciel, le vert des arbres. Certains croisent les bras contre leur torse pour sentir leur c\u0153ur battre encore. Des enfants tiennent la main de leur m\u00e8re pour que leurs c\u0153urs ne fassent toujours qu\u2019un. Le silence est lourd. Les respirations sont suspendues. Ils sont l\u00e0 sans \u00eatre l\u00e0. Ils sont l\u00e0 avec une envie d\u2019ailleurs. Un ailleurs o\u00f9 la tr\u00eave a gagn\u00e9, un ailleurs o\u00f9 la paix est install\u00e9e.<br \/>\nNoah attend calmement. Il n\u2019a plus peur. Ou plut\u00f4t la peur fait partie de lui et il l\u2019a apprivois\u00e9e. Il s\u2019en convainc, c\u2019est sa survie qui est en jeu.<br \/>\nIl est sorti du bunker, il sert fort la main de sa m\u00e8re. Ils marchent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Ils ont l\u2019impression d\u2019\u00eatre eux deux uniquement. Ils marchent sur des d\u00e9combres, la poussi\u00e8re vole et s\u2019installe sur leurs cheveux, leurs habits. L\u2019apocalypse. La fin du monde.<br \/>\nNi Noah, ni sa m\u00e8re ne voient les autres qui se tiennent par la main. Des 2 + 2 qui font cinq. Il faudrait que \u00e7a fasse encore plus. Personne ne parle. Ils marchent droit devant. Le soleil perce dans le ciel assombri. Vont-ils retrouver leur maison dans les d\u00e9bris ? Le bruit du vent est assourdissant. Des larmes coulent silencieusement laissant des rigoles noires sur les joues.<br \/>\nNoah ne l\u00e8ve pas les yeux vers sa m\u00e8re. Son regard est d\u00e9termin\u00e9 et noir. Il suppose que sa m\u00e8re a le m\u00eame mais qu\u2019il reste rempli de douceur. Il sert sa main un peu plus fort. Il aimerait savoir o\u00f9 ils vont, il n\u2019ose plus poser la question. Il a compris un peu trop t\u00f4t que personne n\u2019avait la r\u00e9ponse. Allez o\u00f9 le vent m\u00e8ne, \u00e7a donne l\u2019illusion de libert\u00e9. S\u2019\u00e9loigner de sa terre natale, \u00e7a laisse une cicatrice \u00e9ternelle.<br \/>\nCe soir, Noah est pass\u00e9 devant un abribus pour se prot\u00e9ger de la pluie. Une femme attendait le bus. Il lui a tendu le sac qu\u2019elle avait oubli\u00e9 sur le banc. Le bus s\u2019est \u00e9loign\u00e9. La femme aussi. Noah a quitt\u00e9 l\u2019arr\u00eat et a continu\u00e9 son chemin. Sur le sol, une flaque de sang. Il l\u2019a reconnue \u00e0 l\u2019odeur. Sur le b\u00e9ton, en pleine nuit, \u00e7a ne se voit pas. Mais Noah sait avant m\u00eame de rep\u00e9rer l\u2019endroit. Il entend g\u00e9mir, il entend des pas courir.<br \/>\nLa pluie continue \u00e0 faire des clapotis. Elle lave le sang qui coule vers une plaque d\u2019\u00e9gout. L\u2019odeur reste tenace. Sans voir l\u2019homme au sol, Noah sait s\u2019il va survivre ou non. \u00c7a lui permet de prendre une d\u00e9cision. Il est tard, il fait nuit, il pleut. Sur le banc, la dame a fait tomber un linge blanc. Noah le ramasse et le pose sur la blessure b\u00e9ante.<br \/>\nIl appuie fort pour stopper l\u2019h\u00e9morragie. Il \u00e9vite de croiser le regard de l\u2019homme au sol. Il attend que la respiration se fasse plus r\u00e9guli\u00e8re. Il t\u00e2te l\u2019homme qui commence \u00e0 paniquer. Noah trouve le t\u00e9l\u00e9phone dans la poche du jeans, le sort et le pose dans la main de l\u2019homme au sol. Sa respiration \u00e9met une sorte de soulagement.<br \/>\nNoah se redresse et s\u2019\u00e9loigne. L\u2019odeur du sang reste impr\u00e9gn\u00e9e dans son \u00e2me. Il n\u2019a plus de larmes depuis longtemps. Il n\u2019a plus de sourire depuis plus longtemps encore. Il marche sous la pluie fine. Il ne met jamais de capuche et ne prend jamais de parapluie. Il aime la pluie, il aime l\u2019odeur de la pluie. Il aimerait qu\u2019elle prenne d\u00e9finitivement la place de l\u2019odeur du sang.<br \/>\nChaque fois que la m\u00e9t\u00e9o le permet, il sort marcher sous la pluie. Il a remarqu\u00e9 qu\u2019elle n\u2019a pas la m\u00eame odeur d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 la montagne, pr\u00e8s de la mer. Elle n\u2019a pas non plus la m\u00eame odeur selon son intensit\u00e9. Des bruines r\u00e9veillent le parfum des fleurs, de l\u2019herbe. Des orages r\u00e9veillent la boue, la vase. Les odeurs de la pluie sont multiples. C\u2019est peut-\u00eatre pour cela que Noah n\u2019arrive pas \u00e0 s\u2019en impr\u00e9gner, \u00e0 lui faire prendre l\u2019espace qu\u2019il voudrait. Il marche sans cesse jusqu\u2019\u00e0 ce que la pluie cesse.<br \/>\nIl entend des sir\u00e8nes au loin. D\u2019un pas rapide et assur\u00e9, il se dirige vers un abri, il cherche une cave, un escalier de secours. Ses r\u00e9flexes ne l\u2019ont jamais quitt\u00e9. Il attend quelques temps, il ne sait pas vraiment s\u2019il a attendu quelques minutes, quelques heures ou toute la nuit. Quand il sort, la pluie a cess\u00e9 et le jour commence \u00e0 se lever. Il a probablement d\u00fb s\u2019asseoir et fermer les yeux. Il a probablement d\u00fb s\u2019endormir.<br \/>\nL\u2019odeur de la pluie est toujours pr\u00e9sente sur le bitume. Le temps que \u00e7a s\u00e8che.<br \/>\nNoah reprend sa marche et se dirige lentement vers son appartement. L\u2019odeur de la pluie finie est douce aussi. Il arrive au pied de son immeuble. Il prend l\u2019escalier. Une habitude ancr\u00e9e depuis des ann\u00e9es. Toujours prendre l\u2019escalier.<br \/>\nAvec sa m\u00e8re, ils ont choisi un appartement pas tr\u00e8s haut. Un petit peu mais pas trop. Des r\u00e9flexes de leur vie d\u2019avant.<br \/>\nIl tourne la clef dans la porte. Il pose la baguette qu\u2019il a pris en passant sur la table de la cuisine. Du pain chaud et croustillant. Noah aime aussi beaucoup cette odeur. Malheureusement, elle est trop \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.<br \/>\nSa m\u00e8re a fait couler du caf\u00e9. \u00c7a embaume la pi\u00e8ce temporairement. Il embrasse sa m\u00e8re sur le front maintenant qu\u2019il est plus grand. Il lui prend la main tout de m\u00eame, comme quand il \u00e9tait enfant. Son regard noir aux longs cils croise son regard doux et plein d\u2019amour. Ils s\u2019installent l\u2019un en face de l\u2019autre, tasse \u00e0 caf\u00e9 \u00e0 la main, tartine beurr\u00e9e avec de la confiture d\u2019abricots dans l\u2019autre. Ils se sont cr\u00e9\u00e9s des rituels simples, d\u00e9sormais accessibles.<br \/>\nLe sourire de la m\u00e8re se perd un instant, elle fixe une tache sur la chemise de Noah. Une tache rouge brun. Elle rel\u00e8ve des yeux interrogateurs vers son fils. L\u2019odeur du sang ne les quitte pas.<br \/>\nNoah lui murmure, ne t\u2019inqui\u00e8te pas, je n\u2019ai rien, ce n\u2019est pas moi. Ni victime, ni bourreau. Plus jamais, on se l\u2019\u00e9tait promis. On s\u2019est jur\u00e9s de vivre pour de vrai, de vivre en paix, de faire autrement, d\u2019oublier l\u2019odeur du sang.<br \/>\nLa m\u00e8re de Noah essaie les soir\u00e9es litt\u00e9raires depuis qu\u2019elle a appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, c\u2019est son nouveau d\u00e9fi. Noah aimerait s\u2019asseoir et boire un verre de Porto \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9.<br \/>\nFaire partir l\u2019odeur de sang, regarder au-dessus du mur, toujours, faire tomber les barri\u00e8res. Gagner sa libert\u00e9. Chercher l\u2019\u00e9galit\u00e9. Explorer la fraternit\u00e9.<br \/>\nEt marcher sous la pluie lorsque le ciel pleure.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Regarder au-dessus du mur. Dessus, un dessin \u00e0 la bombe. Dessus, des impacts de balle. Dessus, une peinture qui s\u2019effrite. Dessus, des briques d\u00e9nud\u00e9es. Un mur rempli d\u2019art, de messages, d\u2019affiches qui se d\u00e9collent d\u2019un spectacle d\u2019un autre temps. 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