{"id":17246,"date":"2026-05-03T01:58:54","date_gmt":"2026-05-02T23:58:54","guid":{"rendered":"http:\/\/lateliersouslestoits.free.fr\/blog\/?p=17246"},"modified":"2026-05-03T01:58:54","modified_gmt":"2026-05-02T23:58:54","slug":"un-bouton-en-forme-de-biscuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/2026\/ateliers-ecriture\/petits-papiers\/un-bouton-en-forme-de-biscuit\/","title":{"rendered":"Un bouton en forme de biscuit"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">Il a perdu un bouton, en forme de biscuit. Il a mang\u00e9 un biscuit, en forme de bouton. \u00c7a a le go\u00fbt du chocolat fondu : c\u2019est une recette \u00e0 l\u2019ancienne, il para\u00eet, digne d\u2019une cuisson au chaudron, avec une pinc\u00e9e de sel, un brin de potion magique. La sorci\u00e8re de l\u2019Ouest garde le secret des ingr\u00e9dients pour que son petit ange s\u2019\u00e9merveille \u00e0 chaque bouch\u00e9e croquante.<br \/>\nDavid change de cha\u00eene machinalement sur la t\u00e9l\u00e9commande. Il se ravise, \u00e7a ne sert plus \u00e0 rien de changer de cha\u00eene avec le replay et les plateformes de streaming. Il faut juste savoir ce dont on a envie \u00e0 l\u2019instant t : d\u2019un bouton en forme de biscuit ou d\u2019un biscuit en forme de bouton ?<br \/>\nLa page d\u2019accueil de la plateforme est infinie. Que choisir ? Un film ? Une s\u00e9rie ? Dans quelle langue ? Ils parlaient de quoi \u00e0 la pause-caf\u00e9 les coll\u00e8gues la derni\u00e8re fois ?<br \/>\nTout au fond du jardin, il y a un magnolia. Enfin, c\u2019\u00e9tait dans le jardin d\u2019avant. C\u2019\u00e9tait l\u2019arbre qui cachait la for\u00eat. Constance l\u2019a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle. Il \u00e9tait beau et majestueux pourtant, mais il appartient \u00e0 sa vie d\u2019avant. Elle surplombe la colline et toise tous les arbres verts, rouges, ocres devant elle. \u00c0 trois, elle d\u00e9vale la pente en courant. Elle h\u00e9site \u00e0 s\u2019allonger au sol et rouler jusqu\u2019en bas. Elle rep\u00e8re des herbes hautes. L\u2019endroit id\u00e9al pour ces roulades d\u2019enfant. Elle entend le sifflet du train au loin. Son top d\u00e9part. Elle marche d\u2019un bon pas, tente une prise de vitesse. Elle crie, elle rit. Son \u00e9cho lui r\u00e9pond amus\u00e9. Le g\u00e9n\u00e9rique de fin d\u00e9roule au moment o\u00f9 Constance se jette \u00e0 corps perdu dans les herbes folles.<br \/>\nDavid se l\u00e8ve pour se faire une tasse de th\u00e9, il ajoute du miel au thym pour apaiser sa gorge irrit\u00e9e par les courants d\u2019air des couloirs du m\u00e9tro.<br \/>\nOn est dimanche matin. Il aimerait faire autre chose que s\u2019affaisser devant la t\u00e9l\u00e9. Il prend son t\u00e9l\u00e9phone, s\u2019arr\u00eate sur son application de rendez-vous sportifs. Le cours de yoga commence dans moins d\u2019une heure. Il s\u2019inscrit. Il saute \u00e0 la douche. Il sera au moins sorti de chez lui, il aura au moins fait quelque chose de son dimanche. Il laisse sa tasse dans l\u2019\u00e9vier. Elle ne se lavera pas toute seule, mais ce matin d\u2019hiver, le ciel est \u00e9tonnamment bleu et le soleil traverse les vitres pour l\u2019appeler dehors. David l\u2019a peut-\u00eatre oubli\u00e9 ce soleil d\u2019hiver. Qui sait ?<br \/>\nIl enfile un jogging un peu l\u00e2che, un T-shirt, une veste \u00e0 capuche, ses baskets. Il ferme sa doudoune et enfonce son bonnet sur la t\u00eate.<br \/>\nDavid arrive tranquillement, salue d\u2019une voix basse les autres participants. Tous assis sur le tapis, ils inspirent, expirent pour d\u00e9buter la s\u00e9ance.<br \/>\nIl s\u2019\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9 \u00e0 4h du matin comme \u00e7a, sans raison, m\u00eame pas par une envie de faire pipi. Ce n\u2019\u00e9tait pas non plus le d\u00e9calage horaire. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre quelque chose dans son r\u00eave qui lui avait dit \u00ab\u00a0r\u00e9veille-toi, il y a quelque chose \u00e0 voir\u00a0\u00bb. Les mots et les images se sont m\u00e9lang\u00e9s, il ne savait plus ce qui tenait du r\u00e9el, du demi- sommeil ou de sa future r\u00e9alit\u00e9.<br \/>\nPendant la s\u00e9ance de yoga, son esprit fait des va-et-vient entre l\u2019instant pr\u00e9sent et les quelques minutes qui ont suivi son r\u00e9veil plus nocturne que matinal. Il essaie de retrouver le message, de l\u2019entendre \u00e0 nouveau. Un message de l\u2019au-del\u00e0 ? Il ne croit pas. Sa petite voix int\u00e9rieure ? Elle est en plein sommeil profond depuis un moment. Alors qui ? Quoi ? Un battement de c\u0153ur ? Une pulsation ? Des connexions de neurones ? Un court-circuit qui parle d\u2019un h\u00e9ritage inattendu ?<br \/>\nDavid revient \u00e0 sa s\u00e9ance de yoga. L\u2019heure est bient\u00f4t termin\u00e9e, ils ont fait quelques fois la position du chien t\u00eate en bas, puis celles du guerrier. David appr\u00e9cie retrouver une forme d\u2019\u00e9quilibre pendant ces s\u00e9ances, une forme d\u2019ancrage aussi.<br \/>\nIl sourit, il est fier d\u2019avoir surmonter la procrastination d\u2019un dimanche d\u2019hiver. Il ira s\u00fbrement manger \u00e0 une terrasse chauff\u00e9e en face du parc. Il prendra un caf\u00e9 au lait, un biscuit en forme de bouton avec du chocolat dedans. Il commandera des pancakes avec du sirop d\u2019\u00e9rable aussi et des \u0153ufs brouill\u00e9s.<br \/>\nIl a gliss\u00e9 son livre dans son sac \u00e0 dos, il lui reste une centaine de pages \u00e0 lire. Il aime la sensation que lui procure cette lecture. Un moment en suspension. La t\u00e9l\u00e9, le streaming ne lui permettent jamais cela, bien au contraire.<br \/>\nIl se rend compte qu\u2019il ne conna\u00eet plus aucune r\u00e9f\u00e9rence de ses coll\u00e8gues \u00e0 la machine \u00e0 caf\u00e9. Il vit les films et les s\u00e9ries par procuration, \u00e0 travers le ressenti des coll\u00e8gues. Il leur dit souvent : \u00e7a a l\u2019air top, je vais l\u2019ajouter dans ma liste.<br \/>\nMais les heures sont pr\u00e9cieuses, le temps d\u00e9file. David ne veut plus passer des week-ends entiers sous la couette pour voir tous les \u00e9pisodes. \u00c7a perturbe ses nuits, \u00e7a perturbe ses r\u00eaves.<br \/>\nLa nuit derni\u00e8re, il s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 \u00e0 4h du matin, en entendant quelque chose, une voix, un son, un signal. \u00c7a ne lui \u00e9tait pas arriv\u00e9 depuis longtemps.<br \/>\nNamast\u00e9 final. Des \u00ab\u00a0bon dimanche\u00a0\u00bb suivent en remettant les manteaux et les chaussures. Le ciel est toujours bleu. Le soleil d\u2019hiver, insistant. David se lance \u00e0 travers la ville, \u00e9tonnamment calme pour se rendre dans un caf\u00e9 avec vue, avec brunch, et tout simplement avec envie.<br \/>\nIl traverse le parc, se dirige c\u00f4t\u00e9 ouest. Il reste quelques traces de neige et de glace des pr\u00e9c\u00e9dentes pr\u00e9cipitations. Des \u00e9cureuils s\u2019affairent, se perdent, se retrouvent. Les chiens sont tenus en laisse. Les joggeurs prennent de la vitesse.<br \/>\nDavid retrouve la ville de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, traverse l\u00e0 o\u00f9 le bonhomme est vert. Il laisse le destin le guider et peut-\u00eatre m\u00eame sa petite voix int\u00e9rieure qu\u2019il aimerait retrouver. Il plisse les yeux sur la grande avenue. Il a le soleil en face, bien bas. \u00c7a lui obstrue la vue comme \u00e7a l\u2019encourage \u00e0 aller de l\u2019avant.<br \/>\nSon ventre gargouille. Il s\u2019arr\u00eate pour au moins prendre son caf\u00e9 au lait \u00e0 emporter. L\u2019endroit l\u2019appelle, l\u2019attire plus que son objectif premier. Il aper\u00e7oit une cour int\u00e9rieure abrit\u00e9e sous des branches aux feuilles fines.<br \/>\nIl a trouv\u00e9 son endroit pour bruncher et finir son livre. Il s\u2019assoit \u00e0 une grande tabl\u00e9e. Dans un coin pour laisser les autres s\u2019installer o\u00f9 ils veulent s\u2019ils sont venus ensemble. David survole la carte : il y a du caf\u00e9 au lait, des \u0153ufs brouill\u00e9s, des pancakes et un biscuit maison, s\u00fbrement en forme de bouton.<br \/>\nSa commande pass\u00e9e, il ouvre son livre au marque-page. Il se rem\u00e9more l\u2019instant d\u2019avant pour reprendre le fil. En deux phrases, il sent son corps s\u2019arr\u00eater, se poser, prendre de la hauteur. Il arrive tout de m\u00eame \u00e0 boire une gorg\u00e9e de caf\u00e9 au lait lorsque les paragraphes sont s\u00e9par\u00e9s par le dessin d\u2019une tasse de caf\u00e9.<br \/>\nL\u2019histoire se passe dans un caf\u00e9 au Japon. Unit\u00e9 de lieu. L\u2019unit\u00e9 de temps est plut\u00f4t fluctuante car il est question de retourner dans le pass\u00e9 ou d\u2019aller dans le futur. L\u2019unit\u00e9 d\u2019action d\u00e9pend du protagoniste principal du chapitre.<br \/>\nDavid pose le livre quelques instants pour d\u00e9vorer ses \u0153ufs brouill\u00e9s. Les pancakes seront servis apr\u00e8s pour qu\u2019ils restent chauds.<br \/>\nIl esp\u00e8re avoir fini son chapitre avant le dessert. Il reprend sa lecture. Il n\u2019entend pas les conversations alentour. \u00c7a parle plein de langues diff\u00e9rentes. Il en comprend certaines, d\u2019autre pas du tout. Il ne se laisse pas d\u00e9concentrer. Chaque chapitre est la fin d\u2019une histoire fantastique, merveilleuse et douce.<br \/>\nLe serveur d\u00e9barrasse l\u2019assiette o\u00f9 il y avait les \u0153ufs, remplit son verre d\u2019eau. Il revient une dizaine de minutes apr\u00e8s avec les pancakes fumants et le sirop d\u2019\u00e9rable d\u00e9goulinant.<br \/>\nIl reste deux paragraphes \u00e0 David pour finir le chapitre. Il l\u00e8ve furtivement les yeux pour remercier le serveur et reprend la conclusion du chapitre. Il inspire doucement, pose le livre et attaque la pile de pancakes en refaisant le d\u00e9roul\u00e9 du chapitre. \u00c7a ferait une super s\u00e9rie, pense-t-il.<br \/>\nDavid a fini son brunch. David a fini son livre. David a aussi termin\u00e9 un chapitre de sa vie. Sa valise est ouverte au milieu de sa chambre. Des cartons s\u2019empilent dans le salon. Il ne vend pas sa maison non. Il quitte cet appartement, il quitte cette ville pour en rejoindre une autre. Peut-\u00eatre en Italie. Ses affaires embarqueront sur un bateau pour traverser l\u2019oc\u00e9an. Elles s\u2019arr\u00eateront soit au Havre, soit \u00e0 G\u00eanes. Peut-\u00eatre m\u00eame dans un autre port.<br \/>\nEn ce dimanche matin, il cherche encore \u00e0 se faire surprendre par cette ville qui a partag\u00e9 sa vie. Elle ne le d\u00e9\u00e7oit pas. Son c\u0153ur balance entre l\u2019envie de partir, l\u2019envie de rester mais, au fond de lui, David sait qu\u2019il doit c\u00e9der la place, qu\u2019il ne sera plus chez lui ici d\u2019ici quelques semaines.<br \/>\nIl sort un cahier vert sapin, lign\u00e9 pour \u00e9crire ce qui lui passe par la t\u00eate. Il commence par \u00e9crire ce qu\u2019il a mang\u00e9 pour son brunch dominical, si \u00e7a lui a plu, si c\u2019\u00e9tait bon. Il s\u2019imagine un instant critique culinaire puis sourit b\u00e9atement. Pour qui se prend-il \u00e0 critiquer le travail de quelqu\u2019un qui l\u2019a nourri avec gourmandise aujourd\u2019hui ? Il \u00e9crit : les gens ont la critique facile. Sans plus de commentaires.<br \/>\nIl saute quelques lignes pour lister les villes qu\u2019il aimerait visiter, avec lesquelles il aimerait partager sa vie. Paris ? Paris sera toujours Paris ! Londres ? Non, \u00e7a fait partie du temps d\u2019avant. Gen\u00e8ve ? \u00c0 quoi bon ? Tunis\u00a0? Montr\u00e9al ? Prague ? Sa liste devient plus un jeu de capitales qu\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9flexion sur son envie profonde. Et Rome ? S\u2019y plairait-il ? Au lieu d\u2019un caf\u00e9 au lait \u00e0 emporter dans un gobelet en carton, il faudra qu\u2019il se fasse \u00e0 l\u2019<i>espresso<\/i> : une gorg\u00e9e de caf\u00e9 noir serr\u00e9, serr\u00e9 !<br \/>\nDavid ferme son cahier, paye l\u2019addition, laisse un pourboire. Il h\u00e9site \u00e0 repasser par le parc. Aller vers le nord, vers le sud ? Vers le sud, il y a des statues roses d\u2019hommes ventrus avec une cicatrice sous le c\u0153ur, signe qu\u2019ils ont eu le c\u0153ur bris\u00e9. Il y en a 10 diss\u00e9min\u00e9s. Si seulement il n\u2019y avait que 10 personnes au monde avec un c\u0153ur bris\u00e9, le monde se porterait-t-il mieux ? David a pris le temps de cicatriser. C\u2019est pour cela qu\u2019il est pr\u00eat \u00e0 partir d\u00e9sormais, \u00e0 ouvrir son c\u0153ur \u00e0 nouveau. Il aimerait aller faire du patin une derni\u00e8re fois au cas o\u00f9 il irait dans un pays plus chaud l\u2019\u00e9t\u00e9 prochain. Il prend son t\u00e9l\u00e9phone pour r\u00e9server. Il a plusieurs appels manqu\u00e9s, mais il n\u2019a pas envie de rappeler pour le moment. C\u2019est pour prendre des nouvelles, pour prendre de son temps ou lui demander quelque chose : de l\u2019argent, de vendre la maison ou de rester, revenir.<br \/>\nIl loue des patins, met ses bras en T pour trouver l\u2019\u00e9quilibre. La derni\u00e8re fois qu\u2019il a patin\u00e9, il avait 15 ans. Est-ce comme le v\u00e9lo ? \u00c7a ne s\u2019oublie pas ? Il tient la rambarde, lance un pied, l\u2019autre. Sa confiance gonfle son c\u0153ur. Un sourire illumine son visage. Il l\u00e2che la rambarde. Droite. Gauche. Droite. Il se laisse glisser. C\u2019est magique. C\u2019est f\u00e9erique. Il est heureux de tourner en rond sur cet espace blanc et lisse. Il a carte blanche pour la suite de sa vie. Il ne fait pas trop froid. C\u2019est le temps id\u00e9al pour reprendre le patin. La sonnerie retentit. Le temps est \u00e9coul\u00e9. Il faut sortir de la piste. David r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 ce qu\u2019il pourrait faire ensuite. Un mus\u00e9e ? Pourquoi pas ? Entrer par la porte en contrebas, pas par l\u2019entr\u00e9e principale, secret connu par ceux de la ville seuls.<br \/>\nDavid se ravise, il fait beau pour un dimanche d\u2019hiver. Pourquoi ne pas faire une balade \u00e0 v\u00e9lo sur les bords de la rivi\u00e8re. Il valide sa r\u00e9servation avec son t\u00e9l\u00e9phone. Il s\u2019interrompt une minute en se faisant une r\u00e9flexion anodine : que ferait-t-il sans son t\u00e9l\u00e9phone ? Autant, il r\u00e9ussit, petit \u00e0 petit, \u00e0 se d\u00e9faire de la t\u00e9l\u00e9-vision, mais pas de son t\u00e9l\u00e9-phone. Cela voudrait-il dire qu\u2019il voudrait voir de plus pr\u00e8s mais toujours \u00e9couter de loin ?<br \/>\nLe vent se l\u00e8ve un peu. Ou peut-\u00eatre p\u00e9dale-t-il plus vite sans s\u2019en rendre compte. Il remonte la fermeture \u00e9clair de sa veste \u00e0 capuche, puis boutonne son manteau. Il a perdu un bouton, celui du bas, celui en forme de biscuit.<br \/>\nIl se demande s\u2019il en retrouvera un quelque part ou s\u2019il aura besoin de son manteau l\u00e0 o\u00f9 il ira, un autre endroit o\u00f9 il se sentira chez lui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il a perdu un bouton, en forme de biscuit. 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