{"id":17114,"date":"2026-02-02T16:01:01","date_gmt":"2026-02-02T15:01:01","guid":{"rendered":"http:\/\/lateliersouslestoits.free.fr\/blog\/?p=17114"},"modified":"2026-02-09T22:01:00","modified_gmt":"2026-02-09T21:01:00","slug":"la-galerie-des-glaces-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/2026\/ateliers-ecriture\/petits-papiers\/la-galerie-des-glaces-2\/","title":{"rendered":"La Galerie des glaces"},"content":{"rendered":"\r\n<p>\u00ab Le ciel \u00e9tait rouge. \u00c7a arrive, \u00e9videmment. Mais normalement, \u00e7a se limite \u00e0 un grand pan, c\u00f4t\u00e9 Ouest. Or l\u00e0 \u00bb, d\u00e9clara Edouard, \u00ab c\u2019\u00e9tait de tous les c\u00f4t\u00e9s. Comme si le ciel \u00e9tait une vo\u00fbte en verre et que quelqu\u2019un ait jou\u00e9 \u00e0 l\u2019asperger de rouge, un Dieu farfelu par exemple. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s beau \u00bb, continua-t-il. \u00ab Et Rome ?, demanda quelqu\u2019un. Tu parlais de Rome. \u00c7a n\u2019a ni queue ni t\u00eate, ton histoire \u00bb. \u00ab Si, si, objecta Edouard. On voyait les plus hautes coupoles et les campaniles se d\u00e9couper sur l\u2019horizon, et aussi l\u2019ombre noire de quelques collines. \u00bb<br \/><br \/>Il faut savoir qu\u2019Edouard passe pour un acteur. Un acteur-n\u00e9, disent certains. Un gars qui invente, qui invente m\u00eame des mots \u00e0 l\u2019occasion. Mais tout ce qu\u2019il raconte n\u2019est pas invent\u00e9 et, quand il invente, il est honn\u00eate, il y croit : c\u2019est un double d\u2019Edouard qui a v\u00e9cu l\u2019histoire, si on veut. Ou bien il y a un peu de lui, et un peu de son double. Quoi qu\u2019il en soit, ce soir-l\u00e0, il continue son histoire romaine.<br \/><br \/>\u00ab D\u2019abord, il y a bien des aurores bor\u00e9ales. Pourquoi pas des ciels rouges ? Enfin, passons. Donc j\u2019\u00e9tais sur la Voie Appienne, l\u2019ancienne, au milieu des tombeaux. Un touriste banal, en somme, un touriste qui commen\u00e7ait \u00e0 avoir mal aux pieds. Et l\u00e0 -qui l\u2019aurait cru ? Un taxi est pass\u00e9 \u00bb (il glisse, avec un sourire en coin : \u00ab Vous voyez bien, \u00e7a ne s\u2019invente pas, un truc comme \u00e7a \u00bb).<br \/><br \/>\u00ab Je lui ai demand\u00e9 une adresse dans la ville baroque. A notre arriv\u00e9e, tout \u00e9tait plut\u00f4t calme. En tout cas, pas les embouteillages habituels dans le coin. Il m\u2019a d\u00e9pos\u00e9, manifestement \u00e9tonn\u00e9 que j\u2019ai demand\u00e9 un mus\u00e9e \u00e9videmment ferm\u00e9 \u00e0 une heure pareille, mais il n\u2019a pas fait de remarque.<br \/><br \/>Je ne me suis pas dirig\u00e9 vers l\u2019entr\u00e9e des touristes, mais vers une petite porte dans une ruelle perpendiculaire, qui jadis avait d\u00fb servir \u00e0 la domesticit\u00e9 du palais. Je me sentais -comment dire ?- pouss\u00e9 vers cet endroit. J\u2019\u00e9tais s\u00fbr que la porte serait ouverte. L\u2019ambiance \u00e9tait un peu fantomatique. Un rat au pelage rosi par la lumi\u00e8re, toujours aussi color\u00e9e, a travers\u00e9 la venelle en trottinant, comme s\u2019il \u00e9tait chez lui. J\u2019ai tourn\u00e9 la poign\u00e9e. La porte a un peu r\u00e9sist\u00e9, comme si de la rouille s\u2019\u00e9tait accumul\u00e9e au fil des si\u00e8cles, et rel\u00e2chait son emprise sous la pression.<br \/><br \/>J\u2019ai souvent visit\u00e9 le palais, et j\u2019avais le plan en t\u00eate. J\u2019ai emprunt\u00e9 quelques couloirs et, par une porte dissimul\u00e9e derri\u00e8re une tenture de velours cramoisi, j\u2019ai d\u00e9bouch\u00e9 pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e de la Galerie des Glaces. Je m\u2019y suis engag\u00e9. Oh, ce n\u2019est pas Versailles, elle est assez courte, mais l\u2019effet est saisissant. <br \/><br \/>Les miroirs sont ainsi dispos\u00e9s qu\u2019on voit son image puis, derri\u00e8re, l\u2019image du reflet de son image dans le miroir d\u2019en face, et ainsi de suite \u00e0 l\u2019infini. Ils ne sont pas parfaitement plans, c\u2019est in\u00e9vitable. De ce fait, alors que la premi\u00e8re image para\u00eet tr\u00e8s fid\u00e8le, les images successives, de plus en plus petites, sont aussi de plus en plus imparfaites, bizarrement tordues. <br \/><br \/>Je connais ce ph\u00e9nom\u00e8ne, mais je n\u2019ai pas pu m\u2019emp\u00eacher de l\u2019observer attentivement une nouvelle fois. J\u2019\u00e9tais absorb\u00e9 par ces milliers de moi. Ils \u00e9taient de plus en plus inqui\u00e9tants au fur et \u00e0 mesure que mon regard allait vers les profondeurs du reflet, mais \u00e7a ne me d\u00e9courageait pas. Au contraire.<br \/><br \/>Du coup, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 long \u00e0 voir que le miroir se peuplait d\u2019une myriade de personnages costum\u00e9s et masqu\u00e9s. Un Carnaval de Venise rassembl\u00e9 dans un petit espace, baign\u00e9 par la lumi\u00e8re rose qui arrivait de l\u2019ext\u00e9rieur par les ouvertures.<br \/><br \/>Bien s\u00fbr, la galerie s\u2019\u00e9tait tout simplement remplie de monde. Il n\u2019y avait pas des milliers de gens, en fait, plut\u00f4t une centaine. \u00c7a suffisait, avec tous leurs reflets, \u00e0 surpeupler les miroirs. Les femmes avaient quelque chose en commun, notamment des robes sorties du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle, et des maquillages blancs piquet\u00e9s de faux grains de beaut\u00e9, qu\u2019on devinait derri\u00e8re les masques. Mais aussi un quelque chose dans leurs visages. Leurs expressions \u00e9taient -je cherche le mot juste, ce n\u2019est pas \u00e9vident, disons d\u2019une ambigu\u00eft\u00e9 incroyable.<br \/><br \/>Oui, je sais, vous allez me dire que ce sont mes fantasmes qui ne sont pas nets \u00bb (on entendit des murmures dans l\u2019auditoire d\u2019Edouard, plut\u00f4t approbateurs \u2013 d\u2019un acteur comme lui, on pouvait tout attendre). \u00ab Peu importe. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, elles avaient quelque chose d\u2019ang\u00e9lique. Difficile de dire ce que j\u2019entends par l\u00e0, disons une ing\u00e9nuit\u00e9, du naturel dans le regard. Mais en m\u00eame temps, j\u2019y lisais de la sorcellerie. Ne vous m\u00e9prenez pas : je ne pensais pas qu\u2019elles allaient m\u2019ensorceler, moi. Non, j\u2019avais l\u2019impression qu\u2019elles d\u00e9tenaient des pouvoirs de sorci\u00e8re.<br \/><br \/>J\u2019\u00e9tais pris dans cette m\u00e9ditation lorsque l\u2019une d\u2019elles m\u2019a abord\u00e9. Elle m\u2019a offert un masque -je d\u00e9parais dans l\u2019assembl\u00e9e, il fallait le reconna\u00eetre- et une coupe de prosecco. Elle m\u2019a dit s\u2019appeler Serafina et a entam\u00e9 la conversation.<br \/>&#8211; \u2018\u2019Je vous regardais tout \u00e0 l\u2019heure. Vous observiez vos reflets les plus \u00e9loign\u00e9s, n\u2019est-ce pas ?\u2019\u2019<br \/><br \/>En souriant, je lui ai d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019elle lisait en moi comme dans un livre ouvert -ou fallait-il dire un miroir ouvert ?<br \/>&#8211; \u2018\u2019C\u2019est le cas de beaucoup de gens, vous savez ! Inutile de me pr\u00eater des talents de devineresse. Parlez-moi donc de vous, je ne vous ai jamais vu ici, et votre excellent italien ne dissimule pas compl\u00e8tement l\u2019\u00e9tranger.\u2019\u2019<br \/><br \/>\u00c7a a commenc\u00e9 avec cette phrase. Ensuite, en circulant dans la galerie, nous avons altern\u00e9 des moments o\u00f9 elle me pr\u00e9sentait des habitu\u00e9s, m\u2019exhibant comme un animal exotique et \u00e9changeant quelques banalit\u00e9s, et d\u2019autres o\u00f9 nous nous racontions nos vies. C\u2019\u00e9tait une de ces conversations hors du temps, o\u00f9 chacun raconte \u00e0 l\u2019autre des \u00e9v\u00e9nements, voire des secrets, qu\u2019il ne d\u00e9voilerait pas \u00e0 des personnes famili\u00e8res. Les paroles coulaient comme le prosecco, renouvelable sans fin, dans les coupes en cristal.<br \/><br \/>C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque, vous devez vous en souvenir, o\u00f9 je tra\u00eenais cette relation impossible avec El\u00e9onore. Nous avions fini par nous d\u00e9tester sans cordialit\u00e9, et par cesser de nous rabibocher apr\u00e8s les explosions verbales, ce qu\u2019on arrive \u00e0 faire quand le cas n\u2019est pas d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Serafina me racontait une histoire d\u2019amour compliqu\u00e9e qui s\u2019\u00e9tait mal termin\u00e9e, tandis que je lui exposais mes malheurs avec El\u00e9onore.<br \/><br \/>A un moment, j\u2019ai lu une curiosit\u00e9 \u00e9trange, inquisitrice, dans son regard. Elle a interrompu mes propos, m\u2019a fix\u00e9 attentivement et m\u2019a pos\u00e9 une question bizarre :<br \/>&#8211; \u2018\u2019Quand vous regardiez vos reflets dans le miroir, vous pr\u00eatiez des pens\u00e9es \u00e0 votre image lointaine, n\u2019est-ce pas ?\u2019\u2019<br \/><br \/>Stup\u00e9fi\u00e9 par sa clairvoyance, j\u2019ai acquiesc\u00e9. Elle m\u2019a rassur\u00e9, ou du moins elle a essay\u00e9 :<br \/>&#8211; \u2018\u2019Oh ! A peu pr\u00e8s tout le monde fait \u00e7a. M\u00eames miroirs, m\u00eames effets. La nature humaine\u2026 Je vous le r\u00e9p\u00e8te, ce ne sont pas des talents de divination qui me m\u00e8nent \u00e0 ce genre de conclusion. Mais maintenant, sans plaisanterie, je vais vraiment essayer de deviner quelque chose. Peut-\u00eatre avec succ\u00e8s, peut-\u00eatre pas\u2026\u2019\u2019<br \/><br \/>Elle m\u2019a fix\u00e9. Mon regard ne se d\u00e9tachait pas du sien. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019\u00eatre en face d\u2019un de ces magiciens mentalistes qui semblent lire dans votre cerveau. Sans pouvoir occulte aucun, bien s\u00fbr, juste en vous manipulant et en interpr\u00e9tant vos expressions. Un peu comme des d\u00e9tecteurs de mensonges. Au bout d\u2019un moment, elle s\u2019est exprim\u00e9e :<br \/>&#8211; \u2018\u2019Voyez-vous, plus l\u2019image est lointaine, plus nous sommes libres de la laisser penser. D\u2019ailleurs elle ne nous ressemble plus tout \u00e0 fait, vous l\u2019avez certainement remarqu\u00e9. Elle est assez laide, non ? Assez pour qu\u2019elle soit tent\u00e9e de souhaiter la mort d\u2019El\u00e9onore, m\u00eame sur ce fond lumineux rose si doux -je me trompe ?\u2019\u2019<br \/><br \/>J\u2019ai bl\u00eami. L\u2019avais-je pens\u00e9 ? Je n\u2019en sais rien. Mais en effet un double de moi, tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9, avait bien pu le penser.<br \/><br \/>Serafina a chang\u00e9 de sujet, puis m\u2019a entra\u00een\u00e9 dans un petit groupe avec lequel nous avons bavard\u00e9 longuement. A minuit, une voix lointaine a entonn\u00e9 un air de Rossini. C\u2019\u00e9tait entra\u00eenant, d\u2019une ga\u00eet\u00e9 formidable. Puissant comme le rouge du ciel. C\u2019\u00e9tait le signal du d\u00e9part. Serafina a pris cong\u00e9 d\u2019une gracieuse r\u00e9v\u00e9rence. <br \/><br \/>Je suis rentr\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Le rouge du ciel p\u00e2lissait et virait au mauve. La vraie nuit allait peut-\u00eatre s\u2019installer. Le gardien de nuit m\u2019a assailli.<br \/>&#8211; \u2018\u2019Ah, vous voil\u00e0, Dottore ! Enfin. Un t\u00e9l\u00e9gramme pour vous.\u2019\u2019<br \/><br \/>Je l\u2019ai d\u00e9pli\u00e9. C\u2019\u00e9tait le jour de la trag\u00e9die dont vous vous souvenez s\u00fbrement. El\u00e9onore venait de trouver la mort dans un accident de voiture.<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Le ciel \u00e9tait rouge. \u00c7a arrive, \u00e9videmment. Mais normalement, \u00e7a se limite \u00e0 un grand pan, c\u00f4t\u00e9 Ouest. Or l\u00e0 \u00bb, d\u00e9clara Edouard, \u00ab c\u2019\u00e9tait de tous les c\u00f4t\u00e9s. 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