{"id":16389,"date":"2025-02-02T03:54:32","date_gmt":"2025-02-02T02:54:32","guid":{"rendered":"http:\/\/lateliersouslestoits.free.fr\/blog\/?p=16389"},"modified":"2025-02-05T22:37:41","modified_gmt":"2025-02-05T21:37:41","slug":"baume-au-coeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/2025\/ateliers-ecriture\/petits-papiers\/baume-au-coeur\/","title":{"rendered":"Baume au c\u0153ur"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">Les marteaux-piqueurs donnent le rythme. Le c\u0153ur d\u2019Angela essaie de se synchroniser pour battre plus vite, pour reprendre son souffle, pour se lancer encore plus vite. Elle cherche au fond d\u2019elle une lueur, un espoir. Elle tourne la page, elle d\u00e9vore chaque ligne, chaque paragraphe. Elle aime chaque mot choisi, chaque virgule pos\u00e9e. L\u2019histoire la captive. Plus que l\u2019histoire, Angela est en train de tomber amoureuse de l\u2019\u00e9crivain.<br \/>\nQuand les marteaux-piqueurs s\u2019arr\u00eatent quelques secondes, son esprit divague : est-ce son pseudo, est-ce son vrai nom, est-ce un vrai \u00e9crivain ou juste une intelligence artificielle ?<br \/>\nAngela tourne la derni\u00e8re page, lit la derni\u00e8re ligne. Le livre n\u2019est pas termin\u00e9. La derni\u00e8re phrase s\u2019arr\u00eate en plein milieu, sans point de suspension. Elle n\u2019a aucun sens. Angela se gratte la t\u00eate. Peut-elle s\u2019imaginer, inventer la fin de cette phrase\u00a0? Elle passe la paume de sa main sur son menton. Rien ne lui vient. C\u2019est vraiment une phrase qui ne sert \u00e0 rien.<br \/>\nPourtant, tout le livre \u00e9tait parti sur des envol\u00e9es, rythm\u00e9es comme les marteaux-piqueurs qui ne s\u2019arr\u00eatent pas dans la rue. Angela est d\u00e9\u00e7ue. Elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 ouvrir son c\u0153ur depuis longtemps enfoui profond\u00e9ment.<br \/>\nElle croque dans un quartier d\u2019orange pour la vitamine C. Il para\u00eet que c\u2019est bien pour tenir en hiver. L\u2019acidit\u00e9 br\u00fble ses l\u00e8vres gerc\u00e9es. Elle passe sa langue pour r\u00e9hydrater. Son baume \u00e0 l\u00e8vres est au fond de son sac \u00e0 main. Elle a la flemme d\u2019aller le chercher. En plus, elle n\u2019a pas fini son petit-d\u00e9jeuner. Il lui reste encore quelques gorg\u00e9es de caf\u00e9.<br \/>\nElle cherche les marteaux-piqueurs en regardant par la fen\u00eatre. Ils ne sont ni \u00e0 droite ni \u00e0 gauche. Elle est un peu perdue. O\u00f9 sont-elles ces machines qui donnent un rythme \u00e0 son c\u0153ur ?<br \/>\nAngela termine son caf\u00e9, pose la tasse dans l\u2019\u00e9vier. Elle fera la vaisselle plus tard. Apr\u00e8s une douche fumante, Angela reste plant\u00e9e devant son armoire ouverte, une serviette de bain enroul\u00e9e sur son corps.<br \/>\nElle fixe ses robes, \u00e9limine les robes d\u2019\u00e9t\u00e9, les robes avec des manches trop courtes pour la saison. Elle voudrait mettre un peu de couleur, un peu de fleurs. Une envie de ne pas accorder, une envie de se laisser aller \u00e0 \u00eatre bariol\u00e9e. Elle prend donc une robe avec de grosses fleurs rouges, des chaussettes orange citrouille qu\u2019elle met par-dessus un collant \u00e0 plumetis vert clair. Elle glisse un bandeau bleu ciel dans ses cheveux et enroule une \u00e9charpe jaune moutarde autour du cou.<br \/>\nElle trouve son baume \u00e0 l\u00e8vres et en passe une couche \u00e9paisse. Il sent la framboise et le kiwi. Angela se dit que \u00e7a lui fera encore de la vitamine C et m\u00eame des antioxydants, si jamais elle se mordait les l\u00e8vres.<br \/>\nAngela sort se promener. Elle a besoin de prendre l\u2019air. Il fait froid, tr\u00e8s froid. On ne voit presque pas son c\u00f4t\u00e9 bariol\u00e9 sous sa doudoune \u00e9paisse noire et ses bottes qui lui montent jusqu\u2019aux genoux. Heureusement, son bandeau bleu ciel et son \u00e9charpe jaune moutarde se voient. \u00c7a donne l\u2019impression d\u2019une autre saison, d\u2019un autre endroit\u00a0: une plage et une mer paradisiaque\u00a0; un champ de bl\u00e9 et un ciel sans nuages. En tout cas, des couleurs loin du b\u00e9ton gris, du ciel bas et du froid qui entre dans les os.<br \/>\nCe froid lui pique les poumons. Elle s\u2019essouffle rien qu\u2019en respirant. Elle cherche les marteaux-piqueurs pour retrouver un rythme.<br \/>\nElle enfonce ses mains dans les poches de son manteau, remonte les \u00e9paules, se penche un peu en avant pour affronter le vent, le froid. Ses pas craquent sur le sel vers\u00e9 sur les trottoirs. Elle n\u2019entend plus les marteaux-piqueurs. Sont-ils partis en pause caf\u00e9, en pause cigarette\u00a0? Elle n\u2019a aucune id\u00e9e de l\u2019endroit o\u00f9 ils pouvaient \u00eatre. Si \u00e7a se trouve, ils sont encore super loin et elle n\u2019entendait que leur \u00e9cho.<br \/>\nElle s\u2019arr\u00eate \u00e0 une boulangerie pour s\u2019acheter une viennoiserie\u00a0: un pain au chocolat, un pain aux raisins, un chausson aux pommes. Elle h\u00e9site. Elle s\u2019attarde sur un pain aux pistaches, un pain suisse, une brioche \u00e0 la praline Ses yeux se perdent. Angela se demande si les gens n\u2019aiment plus les pains au chocolat.<br \/>\nElle entend\u00a0: Bonjour Madame, qu\u2019est-ce que je vous sers\u00a0?<br \/>\nBonjour, r\u00e9pond Angela poliment. Je voudrais un pain au chocolat s\u2019il vous pla\u00eet et j\u2019aimerais bien go\u00fbter le pain aux pistaches.<br \/>\nTr\u00e8s bien, \u00e7a vous fera 4,50 \u20ac. La machine est l\u00e0.<br \/>\nAngela remercie et souhaite une bonne journ\u00e9e. Elle se dirige vers le parc, tant pis pour les marteaux-piqueurs. Elle s\u2019assoit sur le banc en bois d\u2019une table de pique-nique. Elle croque une bouch\u00e9e de pain au chocolat puis une bouch\u00e9e de celui aux pistaches. Elle regrette son choix, c\u2019est sec, \u00e7a manque de moelleux et m\u00eame de croquant. C\u2019est dommage.<br \/>\nElle essuie ses mains avec la petite serviette en papier, encore un petit peu d\u00e9\u00e7ue de cette exp\u00e9rience culinaire. Dans son sac, elle fouille et sort un petit carnet et une trousse pleine de crayons de couleur. Elle tourne les pages de son carnet jusqu\u2019\u00e0 arriver \u00e0 une page blanche. Elle pioche un crayon, le taille soigneusement.<br \/>\nElle prend une grande inspiration, balaye du regard autour d\u2019elle et se lance. Elle croque rapidement l\u2019architecture originale du b\u00e2timent sur sa droite. Elle continue avec la rivi\u00e8re en contre-bas. Elle insiste sur les reflets, elle remarque que la rivi\u00e8re a gel\u00e9 et que des plaques de glace se sont form\u00e9es, comme des alv\u00e9oles. Elle se concentre pour reproduire ce ph\u00e9nom\u00e8ne rare sur son dessin. On dirait des pas japonais coll\u00e9s les uns aux autres. C\u2019est joli, se dit-elle.<br \/>\nElle dessine des arbres d\u00e9nud\u00e9s. Elle donne aux branches une forme de bras pr\u00eats \u00e0 enlacer. Elle fait en sorte que cela ne paraisse pas terrifiant. Angela se demande depuis combien de temps elle n\u2019a pas senti des bras bienveillants l\u2019enlacer.<br \/>\nSur son acte de naissance, il n\u2019y a rien, ni une date pr\u00e9cise, ni un lieu, juste un pr\u00e9nom : Angela, puis \u00e9crit en italique : d\u2019origine inconnue.<br \/>\nSur son carnet, \u00e0 chaque page, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chaque dessin, Angela \u00e9crit quelques mots. Une pens\u00e9e, une piste, un ressenti. Tr\u00e8s court souvent. Sur le dessin d\u2019aujourd\u2019hui, elle note \u00ab\u00a0je vis sans le savoir\u00a0\u00bb.<br \/>\nSon esprit se met \u00e0 vagabonder. Elle est seule au monde depuis tellement d\u2019ann\u00e9es. Elle a cherch\u00e9 d\u2019o\u00f9 elle venait, qui pouvaient \u00eatre ses parents, ce qui avait pu leur arriver pour la laisser ainsi dans un panier.<br \/>\nSon enqu\u00eate l\u2019avait men\u00e9e \u00e0 voyager, \u00e0 se projeter dans un lieu ou un autre, dans une saison ou une autre.<br \/>\nCe n\u2019\u00e9taient pas ses parents qui l\u2019avaient laiss\u00e9e dans un panier. Les t\u00e9moignages \u00e9taient concordants, c\u2019\u00e9tait un enfant qui jouait au ballon qui l\u2019avait trouv\u00e9e en train de babiller. Des m\u00e9decins l\u2019avaient auscult\u00e9e, ils avaient accept\u00e9 de lui communiquer leurs conclusions\u00a0: enfant en bonne sant\u00e9, \u00e2ge estim\u00e9 \u00e0 deux mois. Une date de naissance approximative lui avait \u00e9t\u00e9 soumise. Elle ne se l\u2019\u00e9tait jamais appropri\u00e9e. Angela voulait savoir, mais comment.<br \/>\nElle avait fait un test ADN, le r\u00e9sultat avait \u00e9t\u00e9 saisissant\u00a0: turc 37\u00a0%, grec 36\u00a0%, italien 14\u00a0%, islandais 8\u00a0%, norv\u00e9gien 4\u00a0%, fran\u00e7ais 1\u00a0%. Elle avait souri\u00a0: un enfant du monde, une lign\u00e9e de marins, de vikings s\u00fbrement, mais surtout, ce qui la rendait triste, enfant de familles ennemies.<br \/>\nElle s\u2019\u00e9tait identifi\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire de Rom\u00e9o et Juliette. Elle avait donn\u00e9 ces pr\u00e9noms \u00e0 ses parents, pour les rendre plus vrais, pour les faire exister dans son c\u0153ur et au-del\u00e0.<br \/>\nAngela ferme son carnet, le range dans son sac. Aujourd\u2019hui, elle f\u00eate son non-anniversaire, comme dans Alice au pays des merveilles. Cette id\u00e9e lui pla\u00eet, comme \u00e7a elle f\u00eate son anniversaire tous les jours de l\u2019ann\u00e9e. Tous les ans, elle choisit la date qui pourrait \u00eatre la bonne. Elle le sait qu\u2019elle ne vivra pas 365 ans, mais en attendant elle part de la date estim\u00e9e par les m\u00e9decins et elle recule d\u2019une journ\u00e9e chaque ann\u00e9e.<br \/>\nDans son sac, Angela cherche son baume \u00e0 l\u00e8vres. Elle s\u2019en remet d\u00e9licatement et pr\u00e9cis\u00e9ment. Elle cherche ses \u00e9couteurs pour \u00e9couter du violoncelle, un instrument qui sait si bien imiter la voix humaine\u00a0: la complainte, les sanglots. La voix de sa m\u00e8re s\u2019imagine-t-elle.<br \/>\nElle tombe sur un tissu doux. Elle le caresse sans le sortir de son sac. Elle sait qu\u2019il lui tient compagnie depuis le d\u00e9but de sa vie. Le seul bout de tissu qui fait le lien entre la vie d\u2019o\u00f9 elle vient et celle o\u00f9 elle est aujourd\u2019hui.<br \/>\nLa musique joue dans ses oreilles. Elle danse avec le vent, tend ses bras vers les branches des arbres. Lorsque le morceau s\u2019ach\u00e8ve, elle arr\u00eate la musique et rebrousse chemin. Les marteaux-piqueurs ont-ils termin\u00e9 leur pause\u00a0?<br \/>\nLe soleil perce \u00e0 travers les immeubles, se r\u00e9verb\u00e8re sur certaines fen\u00eatres. Elle passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de trottoirs \u00e9ventr\u00e9s, b\u00e9ants, \u00e0 peine prot\u00e9g\u00e9s par des plots orange et blancs. Qu\u2019y a-t-il au centre de la Terre se demande Angela\u00a0?<br \/>\nElle se penche. Elle ne voit pas grand-chose\u00a0: quelques tuyaux, du sable, des bouts d\u2019asphalte. Elle regarde un peu mieux, s\u2019accroupit. Elle tend le bras pour attraper l\u2019objet insolite\u00a0: un livre ouvert au milieu des d\u00e9combres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les marteaux-piqueurs donnent le rythme. Le c\u0153ur d\u2019Angela essaie de se synchroniser pour battre plus vite, pour reprendre son souffle, pour se lancer encore plus vite. 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