{"id":13896,"date":"2022-04-06T12:31:10","date_gmt":"2022-04-06T10:31:10","guid":{"rendered":"http:\/\/lateliersouslestoits.free.fr\/blog\/?p=13896"},"modified":"2022-04-06T22:40:42","modified_gmt":"2022-04-06T20:40:42","slug":"quand-les-feux-de-lete-montent-jusquaux-etoiles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/2022\/ateliers-ecriture\/atelier-buissonnier\/quand-les-feux-de-lete-montent-jusquaux-etoiles\/","title":{"rendered":"Quand les feux de l\u2019\u00e9t\u00e9 montent jusqu\u2019aux \u00e9toiles."},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\">A dix ans d\u00e9j\u00e0, Jaco savait ce que l\u2019absence fait au corps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Lorsqu\u2019il \u00e9tait b\u00e9b\u00e9, son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, qui n\u2019en faisait qu\u2019\u00e0 sa t\u00eate et qu\u2019on n\u2019arrivait pas \u00e0 tenir, avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 en pension, loin de la maison. Sa peau se souvenait du manque, de l\u2019absence des bras de Jean, de sa gentillesse, de son regard dor\u00e9, de sa voix qui se faisait grave quand il chantait Au petit pas militaire en faisant sauter Jaco sur ses genoux, du petit bruit chaud, glissant et velout\u00e9 des chaussons que Jean enfilait dans le matin tout noir en se levant pour aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole tandis que Jaco l&rsquo;\u00e9coutait, les yeux ouverts, dans son petit lit d&rsquo;enfant, confiant, heureux de le sentir pr\u00e8s de lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Alors quand il lui avait fallu, plus tard, dans la tranquillit\u00e9 revenue de sa vie d\u2019enfant, quitter son pays, sa maison, ses copains, son \u00e9cole, il n\u2019avait \u00e9lev\u00e9 aucune protestation. Les yeux rougis de sa m\u00e8re, la nervosit\u00e9 agac\u00e9e de son p\u00e8re ne l\u2019incitaient pas, du haut de ses dix ans, \u00e0 poser des questions ni \u00e0 se plaindre. L\u2019ann\u00e9e scolaire se terminait, Tante Ren\u00e9e, qui ne vivait pas tr\u00e8s loin de l\u2019a\u00e9roport o\u00f9 l\u2019avion le d\u00e9poserait, sa petite pancarte verte attach\u00e9e autour du cou, l\u2019accueillerait chez elle. Il y retrouverait Choupette et Daisy, ses cousines, leur chien, le chat et les deux tortues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Loin d\u2019ici, papa criait, maman pleurait, maman criait, papa s\u2019emportait, pestait, envoyait tout valser. Les placards se vidaient, les malles ouvertes se remplissaient, les poubelles r\u00e9clamaient leur d\u00fb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019\u00e9t\u00e9 fila, la queue basse, laissant un grand trou vacant que l\u2019automne h\u00e9sitant finit par occuper.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Jaco quitta les filles et tante Ren\u00e9e et fit la connaissance de son nouveau chez lui. Dans une ville inconnue, pr\u00e8s d\u2019une \u00e9cole inconnue et loin de son pays d\u2019enfance, il vivrait d\u00e9sormais avec sa m\u00e8re, triste et combattive, dans un petit deux pi\u00e8ces. Un oc\u00e9an le s\u00e9parait de son p\u00e8re, un autre de son fr\u00e8re Jean. Soucieuse de son bien-\u00eatre, sa m\u00e8re, d\u00e9pliant chaque soir pour elle un lit dans la salle commune, lui avait laiss\u00e9 l\u2019unique chambre du logement. Quand elle la lui fit d\u00e9couvrir, elle ouvrit la porte avec une joyeuse emphase, un peu forc\u00e9e, traquant la r\u00e9action de Jaco sur son visage, tandis que se d\u00e9voilaient la pi\u00e8ce proprement meubl\u00e9e, les rideaux tir\u00e9s \u00e0 motifs de voitures, le plafonnier en forme de lampion chinois. Des boites de couleurs et quelques livres c\u00e9d\u00e9s par les cousines, et sur le lit un pyjama brod\u00e9 \u00e0 son pr\u00e9nom. Il fit le tour de la chambre, explora la commode, le placard, encore peu remplis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sa m\u00e8re poussa vers lui un meccano tout neuf. Il l\u2019embrassa en s\u2019exclamant. Souriante, elle \u00e9bouriffa sa tignasse, soulag\u00e9e : dans ce d\u00e9m\u00e9nagement contraint qui ressemblait \u00e0 une fuite, arrach\u00e9e malgr\u00e9 elle \u00e0 sa vie d\u2019avant, vidant, triant et encartonnant un foyer qu\u2019elle n\u2019avait pas envie de quitter, elle avait laiss\u00e9 s\u2019\u00e9chapper dans la gueule ouverte des poubelles les jouets de Jaco et de Jean, leurs souvenirs et leurs machins accumul\u00e9s sur les petites \u00e9tag\u00e8res de leur chambre, dans les poches de leurs anoraks, dans le fond de leur grand tiroir fourre-tout, petits objets de rien glan\u00e9s en gage d\u2019amiti\u00e9, gagn\u00e9s pendant des parties de jeu, longtemps d\u00e9sir\u00e9s, obtenus, oubli\u00e9s, retrouv\u00e9s, t\u00e9moins du temps qui leur passait, comme un ruisseau que les ann\u00e9es enflaient, bougie apr\u00e8s bougie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sa m\u00e8re pr\u00e9parait le repas. Jaco posa les pi\u00e8ces de meccano et chercha encore, en vain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sa souris en bois ? Sa collection d\u2019images ? Son auto noire avec la bande rouge sur le c\u00f4t\u00e9 ? Son carnet vert \u00e0 reliure noire avec sa liste de blagues, ses deux livres de prix ? Il tentait de se rappeler le toucher, la couleur, l\u2019odeur si particuli\u00e8re de son magazine pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, un Mickey en anglais re\u00e7u pour ses 9 ans. Un objet oubli\u00e9 lui apparut : un lutin de la taille de la main, son bonnet rouge sans forme \u00e0 force d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 m\u00e2chonn\u00e9 ; il l\u2019approcha de sa bouche, le mordit, cherchant le go\u00fbt du caoutchouc ; puis une bille verte hachur\u00e9e ; il refit le chemin de l&rsquo;\u00e9cole, le bord du trottoir o\u00f9 il l&rsquo;avait trouv\u00e9e, cach\u00e9e parmi les feuilles mortes, dont il respirait soudain le parfum enivrant, et le vent se levait, chassait les nuages dans le ciel immense, l&#8217;emportait, le faisait tournoyer, joyeusement, goul\u00fbment ; il fit tourner la bille verte, la fit scintiller dans le soleil factice que formait la lampe de la chambre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais, comme l\u2019empereur de la fable, il \u00e9tait nu sous le manteau de sa m\u00e9moire. Une masse pesait en lui, comme un orage pr\u00eat \u00e0 \u00e9clater, nourri de souvenirs, de lourds objets, doux et inatteignables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">A c\u00f4t\u00e9, sa m\u00e8re fredonnait. Elle l\u2019appela \u00e0 table.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il la vit souriante, presque heureuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il ne dit rien. Il se fit une raison, \u00e9leva autour de tant d&rsquo;oubli un mur, comme une gangue \u00e9paisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Puis Jaco grandit, il vieillit, conduisant son chemin par tours et par d\u00e9tours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Aujourd\u2019hui, assis devant la chemin\u00e9e, il jette m\u00e9thodiquement au feu une vie d\u2019archives constitu\u00e9es tout au long de sa vie, journaux intimes par paquets de dizaines ; correspondances innombrables, annot\u00e9es, les enveloppes avec la mention \u00ab r\u00e9pondu \u00bb et la date \u00e0 c\u00f4t\u00e9, pr\u00e8s du vieux timbre qui voudrait bien se d\u00e9coller, se refaire une vie avant de passer au feu, rejoindre une collection, une vraie, mais en vain ; journaux, livres, dossiers couvrant des pans entiers de murs ; classeurs de fiches sur tous sujets, rang\u00e9es par ordre alphab\u00e9tique dans des boites \u00e0 chaussures en si grand nombre qu\u2019on se dit, voil\u00e0 un homme qui a fait au moins trois fois le tour du monde \u00e0 pied ; toute cette accumulation pour ne pas risquer d\u2019oublier. Pendant sa longue vie, elle l\u2019avait prot\u00e9g\u00e9 du froid glac\u00e9 et imparable qui s\u2019\u00e9chappait de la gangue fendill\u00e9e o\u00f9 il avait cru contenir le manque, la peine et la blessure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Quand la gangue se brisa compl\u00e8tement, avec un craquement sec de bois mort, les flammes firent dans la pi\u00e8ce de grands reflets blanc et dor\u00e9s comme sur la montagne la nuit, quand les feux de l\u2019\u00e9t\u00e9 montent jusqu\u2019aux \u00e9toiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Oublier. Ne plus se souvenir. Casser la gangue une fois pour toutes. Se lib\u00e9rer du poids et ne pas le transmettre. Entrer all\u00e9g\u00e9 dans sa mort prochaine.<\/p>\n<div id=\"malwarebytes-root\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A dix ans d\u00e9j\u00e0, Jaco savait ce que l\u2019absence fait au corps. 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