{"id":13841,"date":"2022-03-31T11:44:06","date_gmt":"2022-03-31T09:44:06","guid":{"rendered":"http:\/\/lateliersouslestoits.free.fr\/blog\/?p=13841"},"modified":"2022-03-31T11:44:06","modified_gmt":"2022-03-31T09:44:06","slug":"tentatives","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/2022\/ateliers-ecriture\/petits-papiers\/tentatives\/","title":{"rendered":"Tentatives"},"content":{"rendered":"<p>Au dos, il y a des maux qu\u2019il ne veut pas montrer, c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019ils sont derri\u00e8re lui. Il souffle sur ses mains, ses doigts sont meurtris par le froid alors que le ciel est bleu et que le soleil brille en cette veille de printemps.<br \/>\nIl esp\u00e8re que le changement de saison va apporter du renouveau. C\u2019est une promesse faite et refaite, c\u2019est une croyance r\u00e9p\u00e9t\u00e9e ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. Chaque ann\u00e9e, chaque mois, chaque semaine, chaque jour, chaque heure, il se demande o\u00f9 est le bonheur.<br \/>\nIl avait essay\u00e9 de vivre chaque instant comme si c\u2019\u00e9tait le dernier, il avait aussi essay\u00e9 de r\u00eaver pour adoucir ses peines. Vivre ou r\u00eaver n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 le bon chemin pour trouver le bonheur.<br \/>\nDans son dos, les maux p\u00e8sent toujours plus lourds.<br \/>\nAntoine retourne sa veste. Sa derni\u00e8re chance pour cacher les maux d\u2019avant. Sur son dos, des mots tatou\u00e9s, des mots grav\u00e9s \u00e0 l\u2019encre bleue, des dates aussi qui ont marqu\u00e9 sa vie.<br \/>\nAntoine erre d\u2019un pav\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, il longe la Seine quand il peut, surtout quand il pleut. Aujourd\u2019hui, la Seine ne l\u2019appelle pas, il ne pleut pas, pourtant, pourtant, il aimerait s\u2019en approcher dangereusement. Il voudrait changer ses id\u00e9es sombres, trouver quelque chose, quelqu\u2019un qui pourrait exciter sa curiosit\u00e9, lui donner un sursaut.<br \/>\nIl tente d\u2019ouvrir les yeux plus grands, d\u2019observer ce qui se passe autour de lui. Il entend une perceuse au loin, il y a tellement de travaux partout, des trous partout que ce bruit ne l\u2019\u00e9tonne m\u00eame plus. Il se penche vers des parterres de fleurs \u00e0 peine plant\u00e9s. Il cherche d\u2019o\u00f9 vient le bourdonnement. \u00c7a y est, elles butinent. Il en a compt\u00e9 trois qui s\u2019attellent \u00e0 la t\u00e2che.<br \/>\nAntoine s\u2019en fout, il aurait aim\u00e9 que ce moment dans l\u2019infini petit l\u2019apaise, l\u2019emporte dans un monde loin de tout, loin des maux dans son dos.<br \/>\nIl repense \u00e0 David et \u00e0 leur voyage en van en Su\u00e8de. C\u2019\u00e9tait il y a tellement longtemps, un temps o\u00f9 il \u00e9tait innocent, un temps o\u00f9 les blessures d\u2019avant n\u2019existaient pas encore puisqu\u2019il n\u2019avait que la vie devant.<br \/>\nAntoine se souvient de Romain, de J\u00e9r\u00f4me. Il n\u2019avait pas voulu aller les voir \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, c\u2019\u00e9tait trop loin, c\u2019\u00e9tait trop vrai. Il s\u2019\u00e9tait raccroch\u00e9 \u00e0 leur derni\u00e8re photo bras sur les \u00e9paules l\u2019un de l\u2019autre avec un petit message qui va bien\u00a0: \u00ab\u00a0salut poto, mets de la bi\u00e8re au frais, on rentre bient\u00f4t\u00a0\u00bb. Antoine n\u2019\u00e9tait pas non plus all\u00e9 \u00e0 la mise en bi\u00e8re.<br \/>\nAntoine se souvient de Tha\u00efs. Elle aimait lire \u00e0 l\u2019ombre de l\u2019acacia. Elle ne parlait pas beaucoup, elle ne faisait que lire. Elle tournait les pages les unes apr\u00e8s les autres. Un matin de giboul\u00e9es, elle avait tourn\u00e9 celle d\u2019Antoine sans un mot, sans une explication.<br \/>\nAntoine a mal \u00e0 la t\u00eate, \u00e7a tourne trop vite, trop de souvenirs douloureux l\u2019assaillent. Il ne sait pas comment il est arriv\u00e9 tout en haut. Il vacille, il pleure mais ne tremble pas. Il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9labor\u00e9 plusieurs plans, il n\u2019\u00e9tait jamais all\u00e9 jusqu\u2019au bout. Toujours quelque chose ou quelqu\u2019un l\u2019en avait emp\u00each\u00e9, l\u2019en avait dissuad\u00e9.<br \/>\nAntoine balaye la mouche qui lui tourne autour. Elle le d\u00e9concentre de son objectif. Elle insiste comme si elle voulait lui dire quelque chose au creux de l\u2019oreille. Que voulait-elle lui dire\u00a0?\u00a0: Vas-y, saute pov\u2019 con\u00a0! Ou essayait-elle de gagner du temps\u00a0?<br \/>\nIls sont arriv\u00e9s en nombre en bas de l\u2019immeuble. Tous avec leur portable point\u00e9 en l\u2019air, sur lui. Ces quidams veulent un moment de gloire et se prennent pour des journalistes. Le c\u0153ur d\u2019Antoine s\u2019emballe. Il revoit Romain et J\u00e9r\u00f4me. Ils y ont laiss\u00e9 leur vie, loin d\u2019ici, dans un pays pourri et ces cons en bas, ils croient vraiment que c\u2019est \u00e7a la vie ?<br \/>\nAntoine entend\u00a0: il va tomber\u00a0! Il va tomber\u00a0! C\u2019est scand\u00e9 comme des applaudissements. Antoine a horreur de se donner en spectacle. Ce ne sera pas pour cette fois. Les sir\u00e8nes hurlent, les porti\u00e8res claquent, il y a un ramdam pas possible.<br \/>\nAntoine traverse la foule, personne ne le reconna\u00eet, ils ont tous la t\u00eate en l\u2019air, le cherche sur chaque ar\u00eate de l\u2019immeuble. Il se faufile, il entend\u00a0: il est tomb\u00e9, il est s\u00fbrement tomb\u00e9. Ben non du con, vous avez foutu en l\u2019air mon plan du jour, pense Antoine.<br \/>\nIl marche le dos vo\u00fbt\u00e9, les maux sont lourds, imposants, en plomb, en b\u00e9ton arm\u00e9. Impossible pour lui de s\u2019en d\u00e9barrasser. Seul partir en m\u00eame temps que ces maux lui avait paru \u00eatre la solution.<br \/>\nAntoine prend une rue transversale. Il s\u2019\u00e9loigne de ces charognards attir\u00e9s par l\u2019odeur de la peur. Il pioche des bribes de maux, la solution est peut-\u00eatre ailleurs. Les prendre un par un, et m\u00eame ne pas les prendre en entier.<br \/>\nPourquoi sont-ils grav\u00e9s, pourquoi ne s\u2019\u00e9chappent-ils pas d\u2019eux-m\u00eames, pourquoi insistent-ils pour rester\u00a0? Antoine a beau dire qu\u2019il n\u2019en veut pas, qu\u2019il n\u2019a pas besoin de cette douleur, de cette profonde tristesse. Chaque moment malheureux de sa vie s\u2019agrippe, s\u2019accroche, se s\u00e9dimente sur ses os, sur son corps meurtri.<br \/>\nAntoine est au bord de l\u2019explosion, juste au bord. Il sait que la m\u00e8che ne prendra pas, il n\u2019a plus de jus. Il voudrait ne plus penser, ne plus se souvenir. Il voudrait tout effacer, m\u00eame les rayons de soleil qui ont tent\u00e9 une perc\u00e9e, m\u00eame les promenades dans les bois \u00e0 la recherche des premi\u00e8res fraises, m\u00eame les sourires qui lui ont un jour tendu la main.<br \/>\nAntoine n\u2019en peut plus, il a v\u00e9cu une vie, dix vies, aucune ne lui a r\u00e9ussi. Toujours on en revient \u00e0 \u00e7a, toujours on se pose les m\u00eames questions\u00a0: o\u00f9 est le bonheur\u00a0? Comment r\u00e9ussir sa vie\u00a0? Toujours les m\u00eames d\u00e9ceptions, toujours on pioche, on pioche, on creuse, on creuse et aucun tr\u00e9sor ne sort rempli d\u2019or.<br \/>\nAntoine est dans une impasse. La glycine pend et d\u00e9gage une odeur qui sort Antoine de sa torpeur. L\u2019\u00e9tau se resserre, il n\u2019y a aucune issue. La glycine l\u2019encercle, la glycine l\u2019\u00e9touffe, la glycine l\u2019\u00e9trangle. Antoine est t\u00e9tanis\u00e9, il suffoque. Il entend des pas sur des marches m\u00e9talliques, des talons cinglants qui r\u00e9sonnent dans cette impasse sombre et morne.<br \/>\nPlus un bruit. Il se penche en avant, tente de retrouver son souffle, une main sur le c\u0153ur, un bras ballant. Antoine peine \u00e0 se redresser. Il sent le poids des coups dans ses c\u00f4tes, dans son ventre, son dos ne le supporte plus. Il met un genou \u00e0 terre.<br \/>\nUne mouche virevolte. Est-ce la m\u00eame que tout \u00e0 l\u2019heure ? Il n\u2019a plus la force de l\u2019expulser de son espace. Elle fr\u00e9tille, elle bat des ailes impun\u00e9ment. Elle susurre : l\u00e8ve-toi et marche. Antoine pose une main au sol, l\u2019autre. Il hal\u00e8te bruyamment.<br \/>\nIl sent une pr\u00e9sence derri\u00e8re lui. Un fant\u00f4me du pass\u00e9. Tha\u00efs lui sourit, le visage p\u00e2le. Vas, lui murmure-t-elle. Il se l\u00e8ve p\u00e9niblement. C\u2019est par l\u00e0, souviens-toi, ajoute-t-elle. Il s\u2019appuie sur le mur de pierre, il d\u00e9place la glycine et t\u00e2tonne sur chaque pierre du mur. Il sent enfin la plaque, il d\u00e9gage la glycine et caresse les noms. Sur la plaque, inscrits en lettres dor\u00e9es, les mots et leurs noms\u00a0: ici v\u00e9curent Romain Dauphin et J\u00e9r\u00f4me Rigoleur, morts au combat. Les dates n\u2019\u00e9taient pas mentionn\u00e9es, ni celles de leur naissance, ni celle de leur mort. Antoine les porte sur son dos, Romain sur son \u00e9paule droite, J\u00e9r\u00f4me sur son \u00e9paule gauche.<br \/>\nSes yeux sont secs, plein de col\u00e8re mais ses l\u00e8vres luttent dans un sourire franc et fier. Mes potos, mes fr\u00e9rots, vous me manquez si vous saviez. Tha\u00efs, tu me manques aussi, pourquoi es-tu partie\u00a0? Antoine se tourne, ne la trouve pas. Etait-elle vraiment l\u00e0\u00a0?<br \/>\nLe silence l\u2019absorbe, le r\u00e9conforte. La glycine chatouille Romain et J\u00e9r\u00f4me \u00e0 chaque appel du vent.<br \/>\nAntoine prend une profonde inspiration pour sortir de l\u2019impasse. Il pioche des maux petit \u00e0 petit, il esp\u00e8re ainsi trouver une issue favorable, une fin positive et douce. Il pioche, rien ne vient. Son c\u0153ur bat sourdement, il l\u2019entend jusqu\u2019au bout de ses doigts toujours meurtris par le froid.<br \/>\nIl pioche des maux et se souvient de visages accueillants, de m\u00e9dicaments. Il pioche des maux et remonte sa peur de l\u2019eau. Il pioche encore et encore. Mauvaise pioche\u00a0! Ce n\u2019est plus son tour.<br \/>\nLa mouche insiste, est-elle aussi conne que lui pour ne pas savoir par o\u00f9 sortir\u00a0? Comme elle, il n\u2019est pas pass\u00e9 par la fen\u00eatre ouverte. Comme elle, il ne s\u2019est pas noy\u00e9 dans l\u2019eau saum\u00e2tre du fleuve. Comme elle, il a aussi le vertige. Comme elle, il ne voit rien, rien devant. Comme elle, il attire la merde. Comme elle, sa vie ne tient qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chec de mains qui claquent, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque.<br \/>\nAntoine pioche des maux. Il les soigne un par un. Il pioche et fait un pas de c\u00f4t\u00e9. Bonne pioche\u00a0! Enfin une bonne nouvelle. Enfin une porte qui s\u2019ouvre. Enfin la lumi\u00e8re.<br \/>\nAntoine sort de l\u2019impasse, il est \u00e9bloui par le soleil bas qui se couche. La rue est calme, d\u00e9serte. La mouche se pose sur sa t\u00eate, dans sa chevelure dense. Elle compte sur lui pour avancer. Il y a un bassin dans la maison qui fait l\u2019angle. Antoine entend une grenouille coasser sur un n\u00e9nuphar. La mouche se marre, elle a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 son pr\u00e9dateur.<br \/>\nAntoine est perdu, il ne sait pas quel chemin prendre maintenant qu\u2019il est sorti de l\u2019impasse. Revenir sur ses pas ne lui semble pas \u00eatre une bonne id\u00e9e. Il le sait, l\u00e0-bas, d\u2019o\u00f9 il vient, il y a la temp\u00eate, il ne veut plus y retourner.<br \/>\nMarcher tout droit, c\u2019est ce qu\u2019on lui avait toujours dit de faire lorsqu\u2019il \u00e9tait perdu. Ses jambes le portent, il se redresse, elles s\u2019affolent et s\u2019\u00e9lancent, son corps court droit devant. Antoine ne sait pas combien de temps \u00e7a dure, il sait juste qu\u2019il se sent vivant. Il court de toutes ses forces, il vit une exp\u00e9rience folle. Il ne fatigue pas, il ne fatigue plus, plus il court, plus il reprend du poil de la b\u00eate.<br \/>\nSon c\u0153ur bat violemment, il sort de sa cage thoracique pour prouver au monde qu\u2019il a du jus, encore des pulsations \u00e0 \u00e9mettre.<br \/>\nAntoine se retrouve en bord de Seine, le corps baign\u00e9 de transpiration. Il essuie son front du revers de la main. Tu vois, confie-t-il, il ne pleut pas aujourd\u2019hui pourtant je suis l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au dos, il y a des maux qu\u2019il ne veut pas montrer, c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019ils sont derri\u00e8re lui. Il souffle sur ses mains, ses doigts sont meurtris par le froid alors que le ciel est bleu et que le &hellip; <a href=\"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/2022\/ateliers-ecriture\/petits-papiers\/tentatives\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":114,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[15],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13841"}],"collection":[{"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/114"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13841"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13841\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13842,"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13841\/revisions\/13842"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13841"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13841"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lateliersouslestoits.pages-perso.free.fr\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13841"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}