Un bouton en forme de biscuit

Il a perdu un bouton, en forme de biscuit. Il a mangé un biscuit, en forme de bouton. Ça a le goût du chocolat fondu : c’est une recette à l’ancienne, il paraît, digne d’une cuisson au chaudron, avec une pincée de sel, un brin de potion magique. La sorcière de l’Ouest garde le secret des ingrédients pour que son petit ange s’émerveille à chaque bouchée croquante.
David change de chaîne machinalement sur la télécommande. Il se ravise, ça ne sert plus à rien de changer de chaîne avec le replay et les plateformes de streaming. Il faut juste savoir ce dont on a envie à l’instant t : d’un bouton en forme de biscuit ou d’un biscuit en forme de bouton ?
La page d’accueil de la plateforme est infinie. Que choisir ? Un film ? Une série ? Dans quelle langue ? Ils parlaient de quoi à la pause-café les collègues la dernière fois ?
Tout au fond du jardin, il y a un magnolia. Enfin, c’était dans le jardin d’avant. C’était l’arbre qui cachait la forêt. Constance l’a laissé derrière elle. Il était beau et majestueux pourtant, mais il appartient à sa vie d’avant. Elle surplombe la colline et toise tous les arbres verts, rouges, ocres devant elle. À trois, elle dévale la pente en courant. Elle hésite à s’allonger au sol et rouler jusqu’en bas. Elle repère des herbes hautes. L’endroit idéal pour ces roulades d’enfant. Elle entend le sifflet du train au loin. Son top départ. Elle marche d’un bon pas, tente une prise de vitesse. Elle crie, elle rit. Son écho lui répond amusé. Le générique de fin déroule au moment où Constance se jette à corps perdu dans les herbes folles.
David se lève pour se faire une tasse de thé, il ajoute du miel au thym pour apaiser sa gorge irritée par les courants d’air des couloirs du métro.
On est dimanche matin. Il aimerait faire autre chose que s’affaisser devant la télé. Il prend son téléphone, s’arrête sur son application de rendez-vous sportifs. Le cours de yoga commence dans moins d’une heure. Il s’inscrit. Il saute à la douche. Il sera au moins sorti de chez lui, il aura au moins fait quelque chose de son dimanche. Il laisse sa tasse dans l’évier. Elle ne se lavera pas toute seule, mais ce matin d’hiver, le ciel est étonnamment bleu et le soleil traverse les vitres pour l’appeler dehors. David l’a peut-être oublié ce soleil d’hiver. Qui sait ?
Il enfile un jogging un peu lâche, un T-shirt, une veste à capuche, ses baskets. Il ferme sa doudoune et enfonce son bonnet sur la tête.
David arrive tranquillement, salue d’une voix basse les autres participants. Tous assis sur le tapis, ils inspirent, expirent pour débuter la séance.
Il s’était réveillé à 4h du matin comme ça, sans raison, même pas par une envie de faire pipi. Ce n’était pas non plus le décalage horaire. C’était peut-être quelque chose dans son rêve qui lui avait dit « réveille-toi, il y a quelque chose à voir ». Les mots et les images se sont mélangés, il ne savait plus ce qui tenait du réel, du demi- sommeil ou de sa future réalité.
Pendant la séance de yoga, son esprit fait des va-et-vient entre l’instant présent et les quelques minutes qui ont suivi son réveil plus nocturne que matinal. Il essaie de retrouver le message, de l’entendre à nouveau. Un message de l’au-delà ? Il ne croit pas. Sa petite voix intérieure ? Elle est en plein sommeil profond depuis un moment. Alors qui ? Quoi ? Un battement de cœur ? Une pulsation ? Des connexions de neurones ? Un court-circuit qui parle d’un héritage inattendu ?
David revient à sa séance de yoga. L’heure est bientôt terminée, ils ont fait quelques fois la position du chien tête en bas, puis celles du guerrier. David apprécie retrouver une forme d’équilibre pendant ces séances, une forme d’ancrage aussi.
Il sourit, il est fier d’avoir surmonter la procrastination d’un dimanche d’hiver. Il ira sûrement manger à une terrasse chauffée en face du parc. Il prendra un café au lait, un biscuit en forme de bouton avec du chocolat dedans. Il commandera des pancakes avec du sirop d’érable aussi et des œufs brouillés.
Il a glissé son livre dans son sac à dos, il lui reste une centaine de pages à lire. Il aime la sensation que lui procure cette lecture. Un moment en suspension. La télé, le streaming ne lui permettent jamais cela, bien au contraire.
Il se rend compte qu’il ne connaît plus aucune référence de ses collègues à la machine à café. Il vit les films et les séries par procuration, à travers le ressenti des collègues. Il leur dit souvent : ça a l’air top, je vais l’ajouter dans ma liste.
Mais les heures sont précieuses, le temps défile. David ne veut plus passer des week-ends entiers sous la couette pour voir tous les épisodes. Ça perturbe ses nuits, ça perturbe ses rêves.
La nuit dernière, il s’est réveillé à 4h du matin, en entendant quelque chose, une voix, un son, un signal. Ça ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
Namasté final. Des « bon dimanche » suivent en remettant les manteaux et les chaussures. Le ciel est toujours bleu. Le soleil d’hiver, insistant. David se lance à travers la ville, étonnamment calme pour se rendre dans un café avec vue, avec brunch, et tout simplement avec envie.
Il traverse le parc, se dirige côté ouest. Il reste quelques traces de neige et de glace des précédentes précipitations. Des écureuils s’affairent, se perdent, se retrouvent. Les chiens sont tenus en laisse. Les joggeurs prennent de la vitesse.
David retrouve la ville de l’autre côté, traverse là où le bonhomme est vert. Il laisse le destin le guider et peut-être même sa petite voix intérieure qu’il aimerait retrouver. Il plisse les yeux sur la grande avenue. Il a le soleil en face, bien bas. Ça lui obstrue la vue comme ça l’encourage à aller de l’avant.
Son ventre gargouille. Il s’arrête pour au moins prendre son café au lait à emporter. L’endroit l’appelle, l’attire plus que son objectif premier. Il aperçoit une cour intérieure abritée sous des branches aux feuilles fines.
Il a trouvé son endroit pour bruncher et finir son livre. Il s’assoit à une grande tablée. Dans un coin pour laisser les autres s’installer où ils veulent s’ils sont venus ensemble. David survole la carte : il y a du café au lait, des œufs brouillés, des pancakes et un biscuit maison, sûrement en forme de bouton.
Sa commande passée, il ouvre son livre au marque-page. Il se remémore l’instant d’avant pour reprendre le fil. En deux phrases, il sent son corps s’arrêter, se poser, prendre de la hauteur. Il arrive tout de même à boire une gorgée de café au lait lorsque les paragraphes sont séparés par le dessin d’une tasse de café.
L’histoire se passe dans un café au Japon. Unité de lieu. L’unité de temps est plutôt fluctuante car il est question de retourner dans le passé ou d’aller dans le futur. L’unité d’action dépend du protagoniste principal du chapitre.
David pose le livre quelques instants pour dévorer ses œufs brouillés. Les pancakes seront servis après pour qu’ils restent chauds.
Il espère avoir fini son chapitre avant le dessert. Il reprend sa lecture. Il n’entend pas les conversations alentour. Ça parle plein de langues différentes. Il en comprend certaines, d’autre pas du tout. Il ne se laisse pas déconcentrer. Chaque chapitre est la fin d’une histoire fantastique, merveilleuse et douce.
Le serveur débarrasse l’assiette où il y avait les œufs, remplit son verre d’eau. Il revient une dizaine de minutes après avec les pancakes fumants et le sirop d’érable dégoulinant.
Il reste deux paragraphes à David pour finir le chapitre. Il lève furtivement les yeux pour remercier le serveur et reprend la conclusion du chapitre. Il inspire doucement, pose le livre et attaque la pile de pancakes en refaisant le déroulé du chapitre. Ça ferait une super série, pense-t-il.
David a fini son brunch. David a fini son livre. David a aussi terminé un chapitre de sa vie. Sa valise est ouverte au milieu de sa chambre. Des cartons s’empilent dans le salon. Il ne vend pas sa maison non. Il quitte cet appartement, il quitte cette ville pour en rejoindre une autre. Peut-être en Italie. Ses affaires embarqueront sur un bateau pour traverser l’océan. Elles s’arrêteront soit au Havre, soit à Gênes. Peut-être même dans un autre port.
En ce dimanche matin, il cherche encore à se faire surprendre par cette ville qui a partagé sa vie. Elle ne le déçoit pas. Son cœur balance entre l’envie de partir, l’envie de rester mais, au fond de lui, David sait qu’il doit céder la place, qu’il ne sera plus chez lui ici d’ici quelques semaines.
Il sort un cahier vert sapin, ligné pour écrire ce qui lui passe par la tête. Il commence par écrire ce qu’il a mangé pour son brunch dominical, si ça lui a plu, si c’était bon. Il s’imagine un instant critique culinaire puis sourit béatement. Pour qui se prend-il à critiquer le travail de quelqu’un qui l’a nourri avec gourmandise aujourd’hui ? Il écrit : les gens ont la critique facile. Sans plus de commentaires.
Il saute quelques lignes pour lister les villes qu’il aimerait visiter, avec lesquelles il aimerait partager sa vie. Paris ? Paris sera toujours Paris ! Londres ? Non, ça fait partie du temps d’avant. Genève ? À quoi bon ? Tunis ? Montréal ? Prague ? Sa liste devient plus un jeu de capitales qu’une véritable réflexion sur son envie profonde. Et Rome ? S’y plairait-il ? Au lieu d’un café au lait à emporter dans un gobelet en carton, il faudra qu’il se fasse à l’espresso : une gorgée de café noir serré, serré !
David ferme son cahier, paye l’addition, laisse un pourboire. Il hésite à repasser par le parc. Aller vers le nord, vers le sud ? Vers le sud, il y a des statues roses d’hommes ventrus avec une cicatrice sous le cœur, signe qu’ils ont eu le cœur brisé. Il y en a 10 disséminés. Si seulement il n’y avait que 10 personnes au monde avec un cœur brisé, le monde se porterait-t-il mieux ? David a pris le temps de cicatriser. C’est pour cela qu’il est prêt à partir désormais, à ouvrir son cœur à nouveau. Il aimerait aller faire du patin une dernière fois au cas où il irait dans un pays plus chaud l’été prochain. Il prend son téléphone pour réserver. Il a plusieurs appels manqués, mais il n’a pas envie de rappeler pour le moment. C’est pour prendre des nouvelles, pour prendre de son temps ou lui demander quelque chose : de l’argent, de vendre la maison ou de rester, revenir.
Il loue des patins, met ses bras en T pour trouver l’équilibre. La dernière fois qu’il a patiné, il avait 15 ans. Est-ce comme le vélo ? Ça ne s’oublie pas ? Il tient la rambarde, lance un pied, l’autre. Sa confiance gonfle son cœur. Un sourire illumine son visage. Il lâche la rambarde. Droite. Gauche. Droite. Il se laisse glisser. C’est magique. C’est féerique. Il est heureux de tourner en rond sur cet espace blanc et lisse. Il a carte blanche pour la suite de sa vie. Il ne fait pas trop froid. C’est le temps idéal pour reprendre le patin. La sonnerie retentit. Le temps est écoulé. Il faut sortir de la piste. David réfléchit à ce qu’il pourrait faire ensuite. Un musée ? Pourquoi pas ? Entrer par la porte en contrebas, pas par l’entrée principale, secret connu par ceux de la ville seuls.
David se ravise, il fait beau pour un dimanche d’hiver. Pourquoi ne pas faire une balade à vélo sur les bords de la rivière. Il valide sa réservation avec son téléphone. Il s’interrompt une minute en se faisant une réflexion anodine : que ferait-t-il sans son téléphone ? Autant, il réussit, petit à petit, à se défaire de la télé-vision, mais pas de son télé-phone. Cela voudrait-il dire qu’il voudrait voir de plus près mais toujours écouter de loin ?
Le vent se lève un peu. Ou peut-être pédale-t-il plus vite sans s’en rendre compte. Il remonte la fermeture éclair de sa veste à capuche, puis boutonne son manteau. Il a perdu un bouton, celui du bas, celui en forme de biscuit.
Il se demande s’il en retrouvera un quelque part ou s’il aura besoin de son manteau là où il ira, un autre endroit où il se sentira chez lui.

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