Le manoir abandonné

Sauf à regarder au-dessus du mur, on ne pouvait rien voir. Si un audacieux, au prix d’un rétablissement sportif et d’un bond de deux mètres dans le vide, avait voulu satisfaire sa curiosité, il aurait découvert une bâtisse vieille d’un ou deux siècles, qui jouait au manoir sans offrir le style d’une époque. Au premier coup d’œil, elle était abandonnée, envahie de lierre, lézardée, noircie par des pluies sales.

Une chose, cependant, aurait intrigué ce curieux. Certes beaucoup de vitres étaient cassées, certes le toit d’une tourelle laissait passer la pluie, bref on n’était pas loin de la ruine, mais il y avait de la lumière. Donc, un abonné à l’électricité, donc, une pièce habitable, donc, des habitants, fussent-ils intermittents, autres que des fantômes lesquels, c’est bien connu, n’ont pas besoin de lumière.

Notre curieux n’aurait donc pas résisté à la tentation d’aller plus loin, et se serait avancé à pas de loup vers de hautes fenêtres éclairées, au rez-de-chaussée. La végétation, libérée de longue date de la censure des jardiniers, lui aurait offert un bon couvert. De là, il aurait plongé son regard dans une pièce d’apparat, éclairée au moins autant par une série de chandeliers à cinq branches qui créait une ambiance de film en costumes que par des spots, électriques, eux, orientés vers le plafond.

Face à la cheminée où aurait pu rôtir un bœuf entier, et où vibraient de hautes flammes, il aurait vu trôner une table en faux ancien. Et une dizaine de personnes attablées, des dossiers ouverts devant eux. Du dehors, il aurait seulement pu comprendre qu’elles prenaient la parole à tour de rôle, et que la réunion était fort animée. Quelques éclats de voix assez vifs seraient même parvenus jusqu’à sa cachette.

Un tel curieux aurait-il pu en savoir beaucoup plus ? C’est peu probable. Pour cela, il lui aurait fallu revenir assez souvent dans le parc du manoir, être assez discret pour ne pas se faire remarquer, et même se glisser dans une pièce voisine du salon d’apparat, opération quelque peu risquée. Il n’aurait donc eu aucune chance de découvrir que ces rencontres étaient assez fréquentes, qu’elles avaient lieu de jour ou de nuit, et rassemblaient toujours les mêmes personnes, à de rares absents près.

Un policier, lui, aurait évidemment établi que, de fait, il existait un abonnement à l’électricité à l’adresse du manoir, que son titulaire était le Cercle littéraire de la Montagne noire, association non déposée à la préfecture. Il aurait sans doute identifié aussi une ligne téléphonique fixe, qui débouche à toute heure sur un répondeur saturé.

Essayons de faire mieux que les petits curieux et que la force publique : entrons dans le manoir pendant une des réunions. Autour de la table, quelques profils plus ou moins excentriques : un monsieur dans la cinquantaine qui pourrait, avec son costume bleu marine à la boutonnière équipée d’une rosette, être un haut fonctionnaire, un type dans la cinquantaine raide comme un piquet, à la dégaine de colonel de l’Armée des Indes, une femme à la ressemblance troublante avec une ancienne candidate à la présidence de la République, deux intellectuels dûment porteurs de lunettes académiques et vêtus de pulls à col roulé, une femme nettement plus jeune en robe bleue contrastant heureusement avec une chevelure d’un roux excessif taillée en frange, et quelques autres plus banals.

On parle d’agir. Si l’objectif est clair, déstabiliser les autorités en place, plusieurs lignes s’affrontent. Tout le monde s’accorde à vouloir, au moins pour le moment, agir au niveau du département. En cas d’échec, disparaître quelque temps dans la Montagne noire pour se faire oublier serait facile. Mais quand on en arrive aux modes d’action, les divergences apparaissent.

Un des intellos binoclards propose, pour démarrer, une cyber-attaque. Professeur d’informatique à l’Université, et voyageur des zones noires de la toile à ses heures, il maîtrise le sujet. Il serait facile et, ajoute-t-il, amusant, de désorganiser d’un seul coup les services de l’Etat et du Département. Dans la foulée, on pourrait rendre publiques quelques bases de données secrètes, les fiches des Renseignements généraux sur les notables, par exemple. Une sorte de Tarnleaks, ajoute-t-il, satisfait de son jeu de mots. L’idée plaît mais laisse les autres insatisfaits. On sent un désir d’action que n’assouvirait pas le travail solitaire du hacker.

Le silence retombe. Chacun tire une petite gorgée de son verre, rempli de quelque boisson propre à stimuler la créativité, porto pour l’un, whisky pour tel autre. On sent le colonel de l’Armée des Indes nerveux, son pied joue un air staccato, et plutôt forte, sur le plancher. Il finit par exploser :
– Bande de mauviettes ! Tout juste capables de cyber-clopinettes. On voit que nous n’avez jamais vu une vraie guerre. Il faut frapper. L’explosif, il n’y a que ça de vrai.

La pseudo-candidate à la présidence prend un air excédé. Elle lève les yeux au ciel, on sent son mépris pour les idées gavées à la testostérone, mais elle se contient. Les actions clandestines, après tout, se décident à la majorité, et ensuite tout le monde suit. Là-dessus, elle est d’accord.

On discute. Le type à la rosette prend beaucoup de notes, c’est peut-être le secrétaire de séance, ils doivent avoir des données hyper-cryptées stockées dans d’obscures recoins virtuels. Le colonel insiste pour y aller fort. Il faut s’inspirer des islamistes, des vrais professionnels ces gars-là : pas une seule explosion, une série d’explosions judicieusement étalées dans le temps. Mais attention, pas de victimes, on n’est pas des brutes, juste un maximum de dégâts matériels.

Un des cols roulés à lunettes demande s’il faut rédiger une revendication. Certains voudraient qu’on donne un nom à l’organisation, mais lequel ? Résistances tarnaises, ça ne fait pas très sérieux. Le colonel, lui, verrait bien un message qui frappe, quelque chose de mystérieux et inquiétant. Du genre « Stop à la chienlit » ?, demande ironiquement, avec un sourire pervers, la frange rousse, qu’on n’a guère entendue jusqu’alors. Tout le monde éclate de rire, le colonel rougit, et le point est clos. D’autant plus clos que l’on entend des bruits de feuillage à l’extérieur, qui mettent les participants sur le qui-vive. Le colonel, pour retrouver contenance, se lève et va inspecter les abords. Il entend un froissement qui s’éloigne, et conclut à un envol d’oiseaux. L’ambiance s’est refroidie, et la décision est remise à la réunion suivante.

Comme d’habitude, la fois suivante, les participants arrivent en ordre dispersé. Le costard-rosette est toujours le premier, on a l’impression qu’il habite là. Quand on y réfléchit, ce serait possible. Personne ne s’étant aventuré au premier étage, on ne peut pas savoir, mais si c’est le cas, ce type est un drôle de bonhomme. Même s’il y a l’eau chaude, ce n’est pas le genre d’endroit qu’on pourrait louer en AirBnB.

C’est le jour J, la dernière réunion avant de passer à l’action. Il règne un climat de moment historique. La femme à la frange rousse rappelle solennellement l’unité du groupe, la nécessité de se ranger comme un seul homme, ou une seule femme, plaisante-t-elle, derrière la décision prise, et conclut avec un sourire, citant Dumas : « Tous pour un, un pour tous ». La cyber-attaque est approuvée à l’unanimité. L’expert choisira les meilleures cibles, on lui fait confiance.

On marque une pause. L’homme à la rosette se lève pour aller aux toilettes, une petite expédition jusqu’à la base d’une des tourelles. On sent la détente après des mois de préparatifs. Certains vont faire un tour au jardin, derrière le manoir. La candidate regarde les parterres en déconfiture, où fleurit pourtant un rosier revenu à l’état sauvage. Elle hume une fleur lorsque son oreille perçoit une espèce de bourdonnement.

Un frelon ? Non, aucun gros insecte en vue. Elle jette un coup d’œil vers le ciel, et il lui semble percevoir un scintillement qui se répète de temps à autre tout en s’éloignant assez vite. Il ne faudrait pas qu’un môme joue avec un drone, se dit-elle. Il serait fichu de raconter que le château est habité, le bourg à cinq kilomètres s’y intéresserait, on viendrait regarder le dimanche par-dessus les murs en se faisant la courte échelle. Pas bon du tout, ça. Pour le moment, elle garde ses inquiétudes pour elle. Pas besoin de faire peur aux collègues un jour pareil.

Après la pause, ils adoptent à la majorité un attentat symbolique contre l’Hôtel du Département : une petite bombe dans l’antichambre du Président, un dimanche après-midi. Ils surveilleront le bâtiment et désamorceront à distance si la voiture du président le dépose ce jour-là. Le colonel est chargé de coordonner les opérations. Un rendez-vous est fixé la veille de l’explosion, pour avoir un compte rendu de la cyber-attaque et la confirmation que tout à va bien côté Département.

Le jour de cette réunion d’étape, chose très étonnante, la rosette est en retard. On s’assied, l’impatience s’installe, on n’a jamais commencé une réunion sans le quinquagénaire. Soudain, des bruits éclatent à l’extérieur.

La porte principale est enfoncée en même temps que la porte-fenêtre donnant sur la salle d’apparat. Des policiers en gilets pare-balles entrent par les deux accès, plus nombreux que les conspirateurs. Tous les présents sont appréhendés.

Le lendemain, l’Echo de la Montagne Noire titre sur cinq colonnes à la une Une bande de pieds-nickelés qui jouaient aux apprentis terroristes appréhendés par le commandant Cavayrac. Une immense photo présente l’homme à la rosette, souriant, en tenue d’officier de police, cette fois.

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