Le Grand Bleu

Il faudrait faire les choses dans l’ordre il paraît, les unes après les autres. Barrer la tâche quand elle est terminée. Ça permet de s’organiser dans sa tête, ça permet d’écrire des phrases sans queue ni tête. Alors l’histoire commence par le saut sans bouée qui le plonge dans le noir. C’est l’histoire de Jean-Marc Barr qui va voir les dauphins et n’en revient pas.
Les soirs d’hiver, Rosanna Arquette est toujours d’une élégance rare, tout de noir vêtue. La bruine enveloppe son chagrin la nuit. Il ne reste sous le bateau que le fouet des algues. Et rien, ni Jean-Marc Barr, ni dauphins. Au commencement, il y avait le temps puis le défilé des saisons, d’un plongeon à un suivant. L’enchaînement de l’air à la surface et de l’apnée en profondeur. Il y avait de l’admiration, de l’encouragement, des applaudissements. Jean Reno et son acolyte mangeaient des rigatonis soit dans la Fiat 500, soit sur le tapis avec un Sas posé sur la nappe Vichy. Le visage de l’homme barbu, celui de Jean Reno, était facilement rougi par le froid de l’eau de l’océan.
Dans l’ordre, faire les choses dans l’ordre. Est-ce que cela a vraiment du sens ? Bérengère se raccroche à ce film qu’elle n’a pas aimé, à des extraits de chansons, à des bribes de conversations. Elle se rappelle qu’elle n’a aucun souci à ne pas porter de bijoux. Pourquoi pense-t-elle à cela à ce moment-là ? Alors qu’en vrai, elle aimerait mettre des boucles pendantes et une bague au doigt.
Le vent souffle fort dehors, elle aimerait prendre l’air, ne pas être en apnée comme Jean-Marc Barr. Il en est mort le con quand même.
Elle enfile son manteau et se lance. Dehors, il y a du monde, c’est étonnant par ce froid saisissant. À l’intersection, ils attendent dans le silence le passage au bonhomme vert ou plutôt le chant de l’élan. À trois, ils vont se lancer. Les écouteurs vissés aux oreilles, ils ont chacun leur chanson qui va leur dire de démarrer. Parce que oui, il faudrait faire les choses dans l’ordre. Mais pourquoi en fait ? On peut très bien traverser au bonhomme rouge et dire à tout le monde d’aller se faire foutre.
Bérengère traverse et attrape du vert où elle en voit. Il y en a peu en hiver : sur une couverture de livre en vitrine d’une librairie. Elle cherche encore du vert, une autorisation d’avancer. Elle se dit qu’elle ne s’était pas retrouvée en forêt depuis l’été. Est-ce la bonne saison pour trouver du vert ?
Voilà, elle a tout fait dans l’ordre. Et maintenant, elle ne sait plus où aller. Elle aimerait secouer les conventions, avoir du soleil dans les yeux en plein hiver, ça remonte le moral ou plutôt ça la fait remonter à la surface. L’eau est froide, le cœur est chaud. Le temps s’écoule et la fin approche.
Bérengère n’a pas aimé Le Grand Bleu. Elle s’accroche à ses rêves et lève la tête vers l’immensité bleu clair. Le soir, le ciel a des reflets rose, orange, violet. Toujours pas de vert. Et si on changeait de couleur pour la couleur de l’espoir ? Ça mettrait un peu de désordre !

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