Le cardinal

Le seul oiseau dans la cour a la tête rouge. Le doux parfum de la terre humide l’attire chaque matin. Parfois il y a des graines à picorer, parfois juste le vide devant. Le cardinal revient encore et encore dans l’espoir fou de profiter de la clémence d’une main remplie de graines. Ça tombe du ciel, pense-t-il. Pourtant, une porte s’ouvre et dépose une poignée sous une chaise. Ça ne part jamais. Ça revient chaque matin. C’est partagé entre le cardinal, l’écureuil et les autres piafs.
La main qui nourrit la ménagerie s’investit chaque fois et se convainc de l’utilité de son geste : je veux penser qu’ils font partie de la famille. D’ailleurs, chaque oiseau, chaque animal a un petit nom.
La main qui a déposé les graines commence une conversation : bonjour toi, tu veux manger ?
Quelle question inutile, pense le cardinal. Tu vois bien que je reviens chaque matin. Est-ce que je reviens pour toi ou pour mon repas ? Je ne sais plus vraiment. Au début, c’était juste pour la graille. Et puis, j’ai vu que tu étais assidu. Alors je suis revenu. Je ne sais pas si tu as vu, mais parfois je ne prends même pas de quoi picoler, je viens juste te saluer.
M’entends-tu chanter dans les bruits de cette ville folle ? J’aimerais aussi pouvoir t’offrir quelque chose pour te remercier de prendre soin de moi, soin de nous. Lors de ma dernière envolée, j’ai vu une rose peinte sur un mur en béton. J’aurais voulu la détacher et te l’apporter. Au lieu de ça, je dessine avec les feuilles, les glands tombés au sol, une forme qui lui ressemble un peu. As-tu remarqué ?
Je t’ai amené des copains et des copines. Claudia nous a rejoint. Et avec Simone, on répète nos sifflements. Simone est timide, elle n’est pas encore venue te rendre visite.
Je te laisse à ta journée, je reviendrai sûrement demain. Merci encore de tendre ta main et de nous parler chaque matin.
Le soir, quand il fait sombre, je suis perché sur une haute branche, tu ne me vois plus, mais moi je t’observe, je te tiens compagnie. Tu as été un prof debout, aujourd’hui tu es un autre stade de ta vie. Tu avances, tu marches, tu cours rarement car il faut prendre son temps. La lenteur comme mode de vie. L’émerveillement à chacun de nos battements d’ailes.
Je sautille devant toi, je parade de mes couleurs flamboyantes. Je n’ai pas besoin de faire cela, je sais que tu m’as déjà vu, déjà adopté. Alors pourquoi je continue ? Je sais au fond de moi qu’un jour, tu partiras. Y aura-t-il une autre main qui nous nourrira ? Je ne devrais pas avoir peur de cela, car, avant toi, je ne mourrais pas de faim non plus, je savais où aller.
Tu es devenu un ancrage, un port. L’histoire n’est pas finie, mon ami.

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